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Réflexions
sur un poème
par Michel Aymerich
Ce poème, extrait de Cahier
d'un retour
au pays natal, a été écrit en 1939,
alors même qu'il ne faisait pas bon
d'être Noir ("nègre"), que les
Noirs de tous les pays étaient largement
considérés comme intellectuellement
inférieurs, situés quelque part entre "l'homme moderne"
(Blanc, il s'entend) et ses ancêtres "archaïques"
(Anthropoïdes, Australopithèques,
Néandertaliens...).
Il se veut une défense non seulement
des Noirs d'Afrique bâtisseurs d'empires (il
rappelle l'existence des amazones du roi du
Dahomey, des princes de Ghana avec huit cents
chameaux, des docteurs à
Tomboucthou, d'Askia le Grand, des architectes
de Djenné, des
Madhis et guerriers
), mais aussi, chose rare alors, des peuples
de Chasseurs-cueilleurs.
Amazone
dahoméenne
Ce poème fut en ce sens
largement en avance sur son temps en ce qu'il
annonce (ce qui à cette époque était encore loin
d'être un constat), la crise non pas seulement du capitalisme -
ce qu'elle est assurément ! - mais encore la crise de la
domination de la Nature et par conséquent la crise de la
domination sur l'Homme lui-même qui il faut le rappeler, le
souligner, le marteler est une partie intégrante de celle-ci...
Hélas, il faut le dire, trop nombreux sont aujourd'hui ceux des
Noirs d'Afrique et d'ailleurs qui préfèrent se
démarquer des peuples
"multicolores" de chasseurs-cueilleurs encore existants afin de
souligner assidûment le rôle "des Noirs" dans la
création de royaumes et d'empires (le royaume du Dahomey et
l'empire égyptien, par ex.), ne voyant pas que ce faisant ils intériorisent
la culture mortifère de la domination sur
la Nature et sur les peuples restés "naturels" (Ceux-
qui-laissent", comme les dénomment pertinemment Daniel Quinn),
celle-là
même qui a été utilisée pour justifier le
développement massif d'un esclavage déjà
pratiqué par les fondateurs ou/et les acteurs des empires en
question.
Schéma
tiré du roman de Daniel Quinn, Ishmael, représentant
l'histoire de l'humanité divisée en deux parties
antagonistes : "Ceux-qui-laissent" et "Ceux-qui-prennent"...
Ils se font ainsi la courroie de transmission zélée des
différents impérialismes et types d'impérialismes [1], et souvent les zélateurs
de l'anéantissement de la Nature, lesquels ont
remplacé les anciens colons dans l'entreprise de
parachèvement de la liquidation des derniers
éléments culturels
hérités des Chasseurs-cueilleurs, des
dernières cultures de Chasseurs-cueilleurs elles-mêmes,
des écosystèmes et des espèces
végétales et animales non-humaines subsistants,
participant ainsi
à la sixième grande extinction d'espèces (la plus
rapide ayant jamais existé et la première
provoquée par les représentants d'une seule espèce
).
A sa façon, sans hélas avoir saisi le fonds réel
des origines de l'esclavage, de la colonisation et du racisme,
Césaire dénonçait par la voix du roi Christophe
cette propension à seulement occuper la place, sans
modifier fondamentalement le rapport d'oppression et
d'exploitation.
"Ah, il est tant de mettre
à la raison ces nègres qui croient que la
révolution ça consiste à prendre la
place des blancs et continuer en lieu et place, je veux dire sur le dos
des
nègres à faire le blanc." (CÉSAIRE
Aimé, Acte II
Scène 3, La tragédie du
roi Christophe, p. 84, Paris, Présence Africaine,
1997.)
La vraie division de l'humanité, celle qui permet de
conceptualiser, d'expliquer, de trouver la solution aux maux qui
l'assaillent, n'a pas été fondamentalement celle, n'est
pas aujourd'hui
principalement celle opposant artificiellement Noirs et
Blancs, mais celle qui opposent les participants conscients ou
inconscients aux deux histoires fondamentales illustrées par le
schéma ci-dessus.
Il s'agit maintenant pour nous et tous ceux qui renient consciemment le parcours fatal
commencé il y a 8000 à 10.000 ans (début de
l'imposition progressive de l'agriculture totalitaire) d'inventer une
sortie collective vers la survie commune de notre espèce et des
autres
espèces qui nous sont liées par la force des choses.
Un des moments nécessaires de la sortie hors de la barbarie
contemporaine est la revalorisation des cultures et des
éléments culturels encore existants ici et là en
Afrique, en Océanie, en Australie, en Asie, etc.,
hérités du passé et du présent des
chasseurs-cueilleurs.
Cette sortie hors du cours désastreux de l'histoire et vers un
état à l'abri de l'histoire sera une
négation de la négation, dialectique qui toutefois ne
garantit pas que le résultat sera "supérieur" au point de
départ, mais assurera par contre notre survie...
"Marx dit que les révolutions
sont les locomotives de l'histoire universelle. Mais peut-être en
est-il tout autrement. Peut-être
que les révolutions sont la poignée de secours sur
laquelle tire le genre humain afin de stopper le train qui l'emporte."
(traduit de "Notes sur le concept
d'histoire"
[Notizen zu: Über den Begrif
der Geschichte] par moi-même)
[1]
Il n'y a pas seulement le type d'impérialisme des pays capitalistes
développés ("l'Occident") exportateurs de capitaux et s'efforçant par
la combinaison de différentes formes d'interventions de maintenir et
d'étendre leurs sphères d'influence, il y a aussi le type
d'impérialisme caractérisé par l'importance de l'idéologie
politico-religieuse d'un des deux centres concurrents
des islamismes d'obédience sunnite et chiite... Si le premier type
est sur de larges plans l'antichambre du socialisme et représente
d'un point de vue dialectique, malgré les reculs partiels observables,
un progrès historique par rapport aux modes de productions antérieurs,
le second est largement réactionnaires et sa victoire (heureusement
improbable) sur l'Occident représenterait un recul pendant longtemps de
toute possibilité de résoudre les problèmes immenses auxquels
l'humanité et l'ensemble du vivant sont confrontés...
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