Mardi 6
novembre 2007
Bien sûr, les inflorescences en
grappes de cette superbe
Fabacée arborescente sont jaunes, mais la fleur ailée
dont la plante-hôte
accouche en secret chaque printemps est bleue, d’un bleu céleste.

Iolana
debilitata sur Colutea
atlantica
Cette fleur ailée de fort belle
facture est
l’Azuré de l’Oranie (Iolana
debilitata), espèce atlanto-méditerranéene
(ibéro-maghrébine) qui ne peuple que l’Algérie, le
Maroc et partiellement
l’Espagne. C’est le plus grand des Petits Bleus, nom
générique vernaculaire
donné aux petits papillons de la famille des Lycènes que
tout un chacun peut
croiser s’il a encore la chance de se promener en fin de printemps ou
en été
dans un paysage naturel pas trop dégradé et plein de
« sales bêtes qui piquent
». À la différence que ce « parasite »
du baguenaudier est rarissime puisqu’il
est monophage et que sa larve est tributaire d’une plante de rencontre
désormais exceptionnelle. C’est tout récemment que, sur
des critères
anatomiques subtils, l’Azuré de l’Oranie fut
séparé taxinomiquement d’une
espèce jumelle, l’Azuré du Baguenaudier (Iolana iolas) qui vole de la France jusqu’en
Iran. A
l’image du Lycène, le statut taxinomique du Baguenaudier de la Méditerranée
occidentale est présentement discuté, certains auteurs
continuant à considérer
le taxon atlantica comme ssp.
de Colutea arborescens,
d’autres l’élevant à
l’échelon spécifique.
Entomologiste épris de la Méditerranée
occidentale, je changeais de cap au début des années
1990, passant d’une rive à
l’autre. Le baguenaudier (que les Espagnols nomment espantalobos en
raison du
bruit que font ses gousses parcheminées sous l’effet du vent,
bruit susceptible
de faire fuir le loup...) était alors en grave déclin en
Andalousie et il
fallait bien du talent pour en repérer les stations
résiduelles.

Colutea
atlantica
Comme il y a partout de bonnes raisons
économiques de
détruire la
Nature,
qu’elles soient traditionnelles (pastoralisme) ou modernes
(aménagements),
cette espèce, comme toutes celles fragiles et donc
éminemment bio-indicatrices,
est en grave déclin. Je quittais donc ma colère
ibérique à l’égard du bétonnage
de tous les habitats pour une autre colère nord-africaine,
animée cette fois
par le surpâturage. Comme chacun le sait (car cela
intéresse tout le monde !),
les Fabacées sont toutes des plantes très
appétibles et, coronilles ou
baguenaudier, la dent longue du bétail, et plus
particulièrement des chèvres,
ne les épargne guère. « Mais ça repousse
», dit le berger infiniment naïf et
aveuglément confiant dans les intarissables ressources de sa
« plate » planète.
Le baguenaudier est donc une plante pastorale très prisée
et, en raison de la
surcharge caprine en vigueur au Maroc (économie de
consomption...), il est vite
éradiqué hors périmètres en défends
(mesures toujours temporaires et aléatoires).
En Afrique du Nord, le papillon fréquente les pentes chaudes et
sèches à
Colutea dont les
pans peuvent s’inscrire dans un grand nombre
d’écosystèmes
préforestiers thermophiles de basse et moyenne montagnes :
maquis haut et
dense, formations à thuya, à chêne vert, à
oxycèdre, etc. Dès mes premiers
voyages au Maroc, il ne restait déjà plus grand-chose des
anciennes localités
rapportées dans la bibliographie. Quelques rares peuplements du
papillon,
disjoints et forcément solidaires du Baguenaudier de l’Atlas,
furent retrouvées
au Maroc, s’encartant toutes dans des forêts
sclérophylles, dans les poches
subhumides d’un bioclimat plutôt semi-aride. Atlas Tellien :
monts des
Beni-Snassen (station fragilisée), col de Jerada
(localité maintenant éteinte)
; Haut Atlas : alentours de Telouet (quelques pieds de la plante),
Ourika
(station éteinte depuis plus de 10 ans) et Tizi-n-Test sur ses
deux versants
(plusieurs dèmes y sont gravement menacés, les autres
perturbés) ; Anti-Atlas
sud-occidental : Djebel Lekst (acquisition récente). Ce qui fait
quatre ou cinq
localisations, en tout et pour tout, pour l’immense territoire
marocain, dont
une seule, celle du djebel Lekst (région de Tafraoute) n’est
pour l’instant
victime de la moindre menace.
L’acharnement
: tout doit disparaître...
Au Tizi-n-Test, col situé dans
le Haut Atlas occidental
entre Marrakech et Taroudannt, l’essentiel des baguenaudiers fut
anéanti « sous
nos yeux » entre 1995 et 2002, à force d’être
consommé par des hordes de
chèvres sédentaires. Les promesses de protection in
extremis qui nous avaient
été faites en 1995 par l’administration locale des Eaux
et Forêts n’ont pas été
tenues. La plante-hôte affectionnant les talus des bords de
routes, le
débroussaillement systématique qui est évidemment
nocif au maintien du papillon
en Europe n’est heureusement pas une pratique courante au Maroc, mais
les
chèvres se chargent de supplanter haut la main et avec
insistance les méfaits
du gyrobroyeur. Peu compétitif et ne se maintenant qu’en
orée des forêts claires,
le baguenaudier disparaît lorsqu’il est directement
concurrencé par le chêne
vert. Dès 2005, il ne restait qu’un beau peuplement de la plante
en versant
nord, surplombant la route qui descend sur Asni et Marrakech par la
vallée de
l’oued N’fiss et ses derniers vétérans du cyprès
de l’Atlas.
2007 : on pouvait croire à une
bonne nouvelle... Qui plus
est induite par un regain conservatoire de la biodiversité de
cette nouvelle
politique du développement supportable que le premier monde
découvre 2000 ans
après les peuples autochtones et dont on nous rabat les
oreilles... Une immense
partie du col se voit clôturée et les troupeaux qui
avaient eu raison des
baguenaudiers sont expropriés. Motif affiché :
création du Parc cynégétique
d’Iguer, voué la chasse aux mouflons. Le mouflon à
manchettes a quasiment
disparu et on envisage donc de chasser les derniers ? Non, selon les
informations reçues, il s’agirait de relâcher dans cet
espace fermé de 1 800 hectares des
sujets trop vieux ou malades, provenant de la proche réserve du
Toubkal à
Takherkort (Ouigarne). Destiner des animaux affaiblis à un
loisir indigne,
cruel et condamnable ne nous apparaît pas comme une initiative
très louable.
Mais l’heureuse nouvelle d’une mise en défends saura t’elle
protéger enfin le
baguenaudier et son rare papillon ? Le mouflon condamné sauvera
t’il le
papillon en déclin ? C’est un peu tard au niveau du sommet du
col où il ne
reste plus aucun baguenaudier, mais c’est peut-être une garantie
pour
pérenniser enfin ceux du flanc sud qui survivent parce que
difficiles d’accès
sur leur haute falaise. Accompagné du chef de district des Eaux
et Forêts, je
m’y rends au pas de charge. Plus un baguenaudier, plus un seul, alors
qu’ils
étaient encore luxuriants l’an dernier ! Mais pourquoi donc ? On
m’explique
alors que le périmètre protégé, strictement
destiné au secteur où seront
chassés les mouflons, s’arrête juste au-dessus. Ainsi, les
bergers expropriés
plus haut viennent désormais exercer une incommensurable
pression sur ce
secteur ouvert et les chèvres n’ayant plus que ça
s’acharnent à escalader la
falaise et à y dévorer les baguenaudiers jusqu’alors
ignorés, maintenant
sectionnés jusqu’au pied. Une fois de plus, aucun expert, aucun
naturaliste n’a
été consulté pour conférer un peu
d’efficacité au projet. Fonctionnaires et
chasseurs ont monté seuls leur coup. Il suffisait pourtant de
presque rien,
quelques hectares de plus, pour faire d’un futile projet de tir au
mouflon un
ersatz de réserve biologique.
Voilà ! Le vocable «
protéger » perd tout son sens, on
protège pour tuer, mais en aucun cas pour préserver. Le
remède est encore pire
que le mal, on inverse les valeurs. De quoi perdre tout espoir. J’ai
contacté la
Direction de la
conservation du Haut Commissariat aux Eaux et Forêts à
Rabat et nouvelle
promesse m’a été faite de clore au plus vite les zones
encore viables où
poussait le baguenaudier juste avant les nouvelles mesures nocives. Je
me suis
rendu sur le terrain en compagnie des responsables, le constat a
été fait tout
comme les relevés topographiques.
La promesse sera t’elle tenue cette
fois ? Le papillon s’en
sortira-t-il ou les ravages faits à sa plante-hôte
auront-elles été fatales à
l’insecte dont la chenille se développe très lentement
dans les gousses, qui
plus est en association symbiotique avec des fourmis
(myrmécophilie) ?
Des histoires aussi lamentables que
celles-là, j’en connais
mille. Sans l’énergie du désespoir, il y a belle lurette
que j’aurais baissé
les bras, plongeant dans la mélancolie morose des chemins creux
de mon enfance
et me contentant de regarder, par procuration, la Nature
muséologique que
l’on nous diffuse à la télévision.
Quand on voit la misérable
situation de cette même région du
Haut Atlas occidental et du bassin versant du Souss et de ses
affluents, on se
dit que nos sociétés n’avaient qu’à s’inspirer
d’un diable pour en arriver là,
et que croire en une morale monothéiste n’aura été
d’aucun secours. Ces
montagnes qui se cassent la gueule, ces terres galvanisées, ce
« sida » du sol
surpâturé, ces lambeaux de végétation qui
semblent crier pitié, ces aquifères
surpompés qui baissent, qui baissent pour produire toujours
davantage
d’agrumes, ces tonnes et ces tonnes de pesticides
déversés, ces cours d’eaux
transformés en cloaque, ces chiens faméliques et
blessés, ces ânes et ces
mulets entravés, ces femmes qui courbent l’échine sous
l’odieux diktat
masculin, ces enfants devenus orpailleurs dans les décharges,
pendant que
d’autres décident cyniquement de la destruction,
détournent, amassent et rient,
c’était donc ça la finalité ? Et ne me dites
surtout pas que ce n’est plus de
la botanique, que ce n’est plus de l’entomologie. J’en arrive á
détester la «
science », quand elle n’est que descriptive et glacée. La
plupart des religions
font cette dichotomie du bien et du mal, notamment celles abrahamiques
et dites
révélées, avec un « dieu qui
reconnaîtra les siens ». Les siens sont
parfaitement reconnus, ils ne sont pas de ceux qui font de notre
Planète un
enfer, ils ne sont pas de ceux qui préparent un tel
déshéritement à leurs
enfants, ils ne sont pas de ceux qui se moquent tant de la fleur bleue,
tant de
la fleur jaune. La fleur bleue, la fleur jaune et n’importe quelle
mouche sont
des valeurs cardinales. Et j’ai comme l’impression que je ne crois pas
en dieu
mais que j’irai au paradis ! C’est un baguenaudier qui me l’a dit
à l’oreille.
Pauvre baguenaudier...