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Mumia Abu-Jamal,
le respect "animal"
  et l’écologie radicale

Par Richard Feist-Harich


Mumia Abu-Jamal



« Depuis une quinzaine d'années, l'ethnologue prend davantage conscience que les problèmes posés par les préjugés raciaux reflètent à l'échelle humaine un problème beaucoup plus vaste encore et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports entre l'homme et les autres espèces vivantes ; et il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si on ne s'attaquait pas aussi à lui sur l'autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de l'homme envers ses pareils n'est qu'un cas particulier du respect qu'il devrait ressentir pour toutes les formes de vie. »
Claude Levi-Strauss

    

    La rencontre de Mumia Abu-Jamal avec  MOVE est plus qu’une rencontre avec une organisation politique classique. Elle est aussi une rencontre avec une forme de l’écologie radicale et de refus d’un mode de production et de consommation qui sont le dernier avatar historique d’un héritage culturel plurimillénaire en guerre contre la nature et légitimant pour ce faire la destruction de la quasi totalité des formes de vie.

    "Il n'existe pas un témoignage de culture qui n'en soit pas un, en même temps de barbarie" écrivait le philosophe allemand Walter Benjamin [1]. Une culture que Théodore Monod, dont sans doute ni John Africa - fondateur de MOVE - ni les membres de cette organisation, ni Mumia Abu-Jamal n’ont lu une ligne, décrivait avec des mots dont il nous semble qu’ils ne seraient pas désavoués par eux : "[…] Les trois grands monothéismes […] se sont enfermés dans la conception triomphaliste d’un homme préposé à la domination du monde, ayant spécifiquement reçu du Créateur un droit de vie ou de mort sur toute autre créature […] Les conséquences du postulat seront incalculables dans le domaine de la pensée mais aussi dans celui de l’éthique […]. 

    "Mais il faut remonter aux sources et ouvrir le livre de la Genèse. Dès le premier chapitre l’homme est appelé à dominer les animaux, à assujettir la terre mais après le Déluge, à la sortie de l’arche, les droits régaliens de l’homme sont exprimés plus brutalement encore : "Soyez la terreur des êtres vivants, de tout animal de la terre, de tout oiseau du ciel, de tout ce qui se meut sur la terre et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains …" On sait assez avec quelle obéissance ce commandement a été observé, au point que l’on compte aujourd’hui par centaines les espèces vivantes exterminées [2], effacées à tout jamais de la terre par la sottise ou la rapacité de l’homme

    "Les conséquences de cette prétendue "royauté" de l’homme sont partout. […] 

    "D’un côté un propriétaire souverain, titulaire du jus uti et abutandi, de l’autre la propriété, animée ou inerte, mais identiquement soumise au bon plaisir du maître, taillable et corvéable à merci. L’homme d’un côté, la nature de l’autre, tous deux créés sans doute mais sans que l’homme ait le moindre sens de sa responsabilité morale, de l’interdépendance des êtres, de la profonde unité du monde vivant, de la sympathie qu’en son sein doivent manifester les éléments psychiquement les plus avancés. De cette orgueilleuse philosophie qui ne voit dans l’animal qu’un gibier et dans le cosmos tout entier qu’une "ressource", de ce triomphalisme élémentaire, les signes, hélas ! abondent. De belles maximes, au cours des siècles, excuseront tout, l’extermination des espèces, tous les massacres, toutes les chasses, même les plus sauvages, toutes les cruautés, y compris celles des divertissements sanglants, honte de prétendues "civilisations" qui ne sont trop souvent que barbaries mal camouflées [3]."

    Dans son livre, "La mort en fleurs", Mumia Abu-Jamal répond à une question portant sur ses activités de journaliste et à sa rencontre avec MOVE. Ce faisant, ses mots sont élogieux et l'éloge prend la forme d'une profession de foi:

    "J’ai découvert que ces hommes et ces femmes avaient un idéal, étaient engagés, forts, inébranlables, et avaient une profonde aversion, fondée sur une haute spiritualité, pour tout ce que ce système représente. Pour eux, ce système était un système mortifère lancé dans une guerre mortelle. Pour eux, tout ce qui émanait de ce système était empoisonné – depuis les déchets de la technologie jusqu’à la destruction de l’air et de l’eau, jusqu’à la destruction de toute vie humaine et animale, de toute vie. MOVE s’est opposé à tout cela violemment et sans relâche [4]". 

     Ces mots illustrent tout à la fois son refus du rapport de destruction que le capitalisme entretient envers toutes les formes de vie qui n'ont pas de valeur marchande immédiate et son refus de la culture de domination et de conquêtes tous azimuts  dont ce système a hérité de son passé de barbarie multimillénaire et qu’il pousse à son paroxysme.

    Ainsi dans ce même livre, on peut lire un article significatif d'une approche basée sur le respect fondamental d'espèces qui sont communément craintes, bannies et exterminées, tant, comme le dit François Terrasson, "[n]ous sommes éduqués à la maîtrise. Tout ce qui n'obéit pas nous fait peur [5]"  Un article que n'aurait pas désavoué Lanza del Vasto lorsqu'il écrivait : "Tu traiteras avec les mêmes courtoisies serpents, scorpions, tarentules et toutes espèces de bêtes nuisibles. Nuisible, tu l'es toi-même plus que la bête: est-ce toi-même que tu voudrais punir en elle? Laisse-la partir, et tes malices avec elle [6]."

    Dans cet article, Mumia Abu-Jamal relate une conversation avec un autre condamné à mort, Norman. Celui-ci exprime un émerveillement des plus authentiquement humains devant un arachnide, plus précisément une araignée. Car cet arachnide est le seul être vivant tissant un lien entre le condamné et la nature, c’est-à-dire la vie dans toute la magnifique diversité de ses manifestations. La nature résiste en introduisant subrepticement – si ce n’est en "introduisant illégalement" – une touche de vie libre et sauvage dans sa cellule, "dans le silence aseptisé d’un bloc d’une prison de sécurité maximum" décrit-il [7]

    Il poursuit : "Avec une inconsciente et silencieuse bravoure qui défiait les efforts les plus sévères de l’Etat pour l’isoler, des araignées étaient venues et avaient construit leurs toiles dans le coin sombre sous le lavabo. A présent, elles partageaient sa cellule, et il restait des heures à les observer tisser leurs miraculeuses toiles soyeuses. […]

    "Il les observait dans un émerveillement profond et respectueux, et sa cellule était devenue un lieu d’étude. […] J’étais rarement trop occupé pour ne pas l’écouter pendant quinze ou vingt minutes et il n’a pas fallu longtemps pour que je partage, moi aussi, sa fascination et son enthousiasme. Et, quelque temps plus tard, voilà qu’une toile d’araignée apparut dans mon coin de lavabo [8]."

    Mumia raconte ensuite l’histoire de "la mère araignée–Anansi", laquelle "occupe le premier plan" "dans l’ancien folklore africain et antillais." Dans cette histoire, Anansi, qui avait été sauvée par une antilope, sauvera à son tour le bébé de l’antilope en reconnaissance du service rendu. Puis Mumia conclut : "Pour Norman, qui était la cible d’une chasse non moins mortelle que celle d’une antilope dans la jungle, Anansi était une compagne vitale. Dans une cellule construite pour isoler un homme au maximum – un endroit pour détruire son âme – Anansi était une source d’amitié et d’émerveillement. Dans une tombe en béton construite pour étouffer un homme jusqu’à ce qu’il meure, elle était un minuscule et merveilleux reflet de la vie. Elle illuminait le jour d’un homme et lui donnait une signification. Le triomphe de la nature sur ce qui est dé-naturé [9]"

Eresidae du maroc

"Anansi était une source d'amitié et d'émerveillement" (Mumia Abu-Jamal)

    Cet émerveillement pour une "simple" araignée n’est pas feint. Il n’est pas le produit de la recherche d’un effet littéraire. Il traduit bien plus que la recherche d’une métaphore pour souligner le caractère particulièrement inhumain de l’univers du couloir de la mort avec son caractère artificiel, aseptisé, conçu avec cette vaine, mais terriblement barbare et sadique intention d’anéantir l’espoir, avant de supprimer les vies, auquel Mumia et ses compagnons de supplice sont confrontés. 

    Dans cet article, la nature réussit encore à travers ce petit être à huit pattes d’apparence fragile à faire acte de résistance face à ce monde stérilisé, aseptisé, dénaturé et par voie de conséquence déshumanisé qu’est le "Death Row" (couloir de la mort). Mais cet enfer réel est lui-même la prolongation d’une organisation de la société basée sur une culture de la destruction et de l’anéantissement de toute résistance à sa "logique" de la recherche du plus grand profit qui puisse être obtenu à court terme et produisant et reproduisant cette destruction et cet anéantissement en cercles toujours plus larges. Une culture originellement dirigée contre la nature et de plus en plus contre les hommes qui ne peuvent pas plus être indéfiniment séparés entre "corps et âme" qu’entre nature et "monde animal" d’un côté et homme de l’autre. 

    Car après avoir transformé toute la nature en  "propriété animale ou inerte, mais identiquement soumise au bon plaisir du maître, taillable et corvéable à merci" [10] et après avoir dans le cours d’une construction idéologique au but fonctionnel  "animalisé"  l’animal et lui avoir opposé "l’homme",  "créé à l’image de dieu", cette culture motivée par les considérations de la recherche du plus grand profit immédiat devait logiquement animaliser nombre d’hommes et de femmes dits de "couleur" (et même dans une certaine mesure la femme blanche elle-même…), réduits eux aussi à servir les  "vrais hommes". 

    Il n’est alors pas étonnant que le Chief Justice (juge) de la cour suprême nord-américaine, Roger Brooks Taney, ait pu dans son argumentaire utilisé pour justifier le célèbre arrêt Dred Scott (1857) affirmer :  "Depuis plus d’un siècle, ces personnes sont tenues pour des êtres de nature inférieure, impropres à toute forme d’association avec la race blanche, qu’elle soit de caractère social ou politique, et d’une infériorité si extrême qu’ils ne possèdent aucun droit que l’homme blanc soit tenu de respecter, ce dernier ayant au contraire le droit légal et légitime de réduire le Noir en esclavage pour son propre bénéfice  [11]"  

    Ce n’est pas un hasard non plus si tel que le rapporte Mumia Abu-Jamal, les journalistes décrivaient  "MOVE comme s’il s’agissait d’animaux ou d’une espèce inférieure. Je me souviens d’un éditorial qui parut dans le Philadelphia Inquirer qui, je pense, utilisait précisément ces termes […] [12]". Ceci afin de pouvoir justifier de les tenir dans le plus grand mépris, un mépris qui connut son aboutissement logique dans le bombardement à l'aide d'une bombe incendiaire au phosphore de la maison de cette communauté, laquelle bombe provoqua 11 morts dont 5 enfants... 

bombardement move

    On commence par séparer l'homme du "monde animal", en introduisant une idée de hiérarchie qu'elle soit celle de la proximité avec dieu - proximité que ne partagent pas  incroyants, animistes, etc. - ou qu'elle soit l'aboutissement de l'évolution ayant conduit "logiquement" et téléologiquement à l'homme. A l'homme blanc européen ou nord-américain, bien-sûr. N'est-il pas le détenteur de la puissance?   Par voie de conséquence, des hommes sont plus hommes que d'autres et on finit par séparer de la communauté humaine des hommes préalablement animalisés. Le résultat en est les "nègres" transformés en "bêtes de somme" puis les juifs transportés dans des wagons à "bestiaux" vers l'extermination à Auschwitz... Faut-il une fois de plus le rappeler? l'un des piliers idéologiques fondamentaux des nazis  était que la  "notion nazie de race portait une grande part la signification symbolique généralement associée à l’espèce […] Les Allemands étaient [pour les nazis] l’  "espèce" la plus élevée, supérieure à toute vie […]"[13]     

    L’émerveillement exprimé dans son article, "L'araignée", émerveillement devenu fascination de Mumia et de son compagnon de supplice pour cet arachnide, souvent injustement objet de dégoût mêlé de peurs irrationnelles dans les sociétés monothéistes et de bien d’autres manifestations maladives – telles les nombreuses phobies exprimées par quantités d’individus victimes de l’aliénation vis-à-vis de la nature qui caractérise les sociétés industrielles – n’est pas un hasard. 

    Il est encore moins une affaire de goût ou de déviance psychique. Il est plus que la manifestation de la recherche d’un refuge mental hors d’un univers stérilisé et aseptisé. Il est une manifestation de la convergence d’approche de MOVE et de Mumia quant à la recherche d’une philosophie de la vie réellement humaine, car prenant en compte tout l’homme et donc le primate et l’animal qu’est chacun d’entre nous  au sein du monde vivant. 

    Cet émerveillement reflète son adhésion à bien des thèses de John Africa qui, selon les mots de MOVE enseigne  "que la valeur fondamentale est la Vie. […] Chaque vie est un élément de la chaîne du vivant et tout ce qui est vie a une raison d'être. Il s'ensuit que toute forme de vie, tout ce qui est animé, revêt une importance égale, qu'il s'agisse d'êtres humains, de chiens, d'oiseaux, de poissons, d'arbres, de fourmis, d'herbes folles, de fleuves, du vent ou de la pluie. Pour être forte et saine, la vie requiert de l'air pur, de l'eau claire et une nourriture naturelle [14]."  

    Selon MOVE, "le but […] n’est pas de se faire des ennemis, mais de protéger la vie parce que protéger la vie est la priorité. Il faut protéger les chiens, les chats, les rats, les poissons, la terre, les arbres, les oiseaux, les insectes, les vers de terre …Tous appartiennent à la chaîne de la vie. Nourrir, protéger, nettoyer les rues, les lotissements vides, les parcs, enlever les objets tranchants qui pourraient blesser les animaux et les gens sont autant de principes révolutionnaires de John Africa. Ils sont essentiels au même titre que combattre le monde politique [15]. " 

    Mumia Abu-Jamal montre par son article "L'araignée" qu’il intériorise au plus profond de lui-même l’idée de la correspondance logique entre capitalisme et domination/destruction de la Nature, c’est-à-dire entre oppression et exploitation de l’homme par l’homme et oppression et exploitation du monde dit "animal". Une exploitation, précisons-le, qui n’est pas égale à une nécessaire utilisation rationnelle, de la nature basée sur le plus grand respect possible et l’effort continu de compréhension de la très haute complexité des lois de son fonctionnement. Une utilisation rationnelle, un respect et une compréhension que la concurrence économique, basée sur le régime de la propriété privée des grands moyens de production, rend impraticable en la renvoyant aux calendes grecques. 

    F. Engels avait déjà en son temps montré la correspondance entre exploitation de la Nature et exploitation de l’Homme par l’Homme et mis en exergue les effets dévastateurs que provoque la recherche du profit immédiat qui s'exerce au détriment de la compréhension des lois de fonctionnement de ce qu'on appelle la nature et surtout empêche la mise en pratique de la solution qui s'impose. Il écrivait:

    "Cependant, ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d'elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences […] 

    "Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu'un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein, et que toute notre domination sur elle réside dans l'avantage que nous avons sur l'ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement. Et, en fait, nous apprenons chaque jour à comprendre plus correctement ces lois et à connaître les conséquences plus proches ou plus lointaines de nos interventions dans le cours normal des choses de la nature. Surtout depuis les énormes progrès des sciences de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d'apprendre à les maîtriser. Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu'ils ne font qu'un avec la nature et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d'une opposition entre l'esprit et la matière, l'homme et la nature, l'âme et le corps, idée qui s'est répandue en Europe depuis le déclin de l'antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son développement le plus élevé

    "[…] Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s'étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées [16]."  

    Certes MOVE ne déclare pas fonder ses principes écologiques et politiques  "sur les énormes progrès des sciences de la nature au cours de ce siècle", comme le faisait Engels. Et ce n’est certes pas sans conséquences sur la stratégie politique des uns et des autres. Mais c’est une compréhension convergente aux conclusions anticapitalistes communes qui fonde le radicalisme inaliénable de l’engagement du prisonnier politique Mumia Abu-Jamal. Un engagement qui le rend également pour cette raison insupportable à l’establishment. 

    Ainsi, alors que le mode de production capitaliste basé sur le régime de la propriété privée des grands moyens de production démontre, comme Engels l’expliquait, son irresponsabilité structurelle et sa nature intrinséquement destructrice et ce alors même que le gouvernement nord-américain dédaignant de faire le moindre petit pas, s’oppose à la moindre concession, en refusant de signer ne serait-ce que les protocoles de Kyoto (lesquels sont absolument en deçà de ce qui est nécessaire), Mumia Abu-Jamal apparaît auprès de beaucoup comme un puissant arbre symbolique qui résiste au cœur même d'un des centres de la dénaturation. 

    Il se dresse avec ses "dreadlocks"  semblables à de fières ramifications de baobab, plongeant ses racines dans le souvenir des savanes africaines, maintenant fermement ses attaches avec la Nature violée et courroucée face au bulldozer de la cupidité provoquant la destruction et la mort.

image du film de Werner Herzog (fourmis vertes)

Image du film de Werner Herzog : "Le pays où rêvent les fourmis vertes".
Des aborigènes d'Australie résistent à un buldozer venu raser la terre où rêvent les fourmis vertes
afin d'y implanter une grande surface...


    Une destruction des plus barbares d’espèces animales et végétales entières qui par milliers disparaissent à jamais sans même qu’on ait seulement pensé à leur accorder un statut qui mériterait qu'elles soient hissées bien au-dessus de n’importe quelle œuvre d’art ou monument historique, tant est qu'elles sont infiniment plus complexes et d’un âge incomparablement plus élevé, sans parler du simple fait qu’en tant qu’êtres vivants leur statut d’êtres sensibles devrait les placer d'emblée à un niveau inégalable. 

    "Le jour n'est, hélas! pas venu où l'extinction d'une espèce vivante sera tenue pour un délit aussi grave que la destruction d'un chef-d’œuvre artistique. Le fait est d'ailleurs plus grave encore, évidemment, puisqu'on peut reconstruire un monument ou même refaire un tableau, mais qui rappellera à la vie le grand pingouin, le pigeon migrateur, le dodo ou le zèbre quagga?" écrivait Théodore Monod [17].
 

    Et en corrolaire de cette destruction de milliers d'espèces considérée par les spécialistes comme la sixième grande extinction d'espèces a eu lieu et se poursuit l'anéantissement de centaines de peuples de chasseurs-cueilleurs qui continuaient depuis des centaines de milliers d'années  à vivre la vie de "ceux qui laissent" par opposition à "ceux qui prennent", pour reprendre la classification proposée par Daniel Quinn dans son roman "Ishmael"; la mort aussi pour des millions d’individus qui pourraient être soignés et se nourrir, qui pourraient accéder à l’éducation, à la formation, au travail, à la reconnaissance par l’autre.

     "Si la religion, écrit Mumia Abu-Jamal de sa plume puissante, n’a pas eu d’effet sur l’épandage de ce sang (a-t-elle fait autre chose qu’y aider et y encourager ?) alors pourquoi en avoir besoin ? Comment se fait-il que nous soyons devenus anesthésiés au point de pouvoir prétendre que notre foi est utilisée comme une des pires poudrières dans notre culture de mort ?

    "Nous vivons dans un monde de mégamort, sur des terres rougies de sang des peuples originels et ternies par les larmes des captifs involontaires. Nous "missionnons" et mutilons, nous "occidentalisons" et pillons, torturons et affamons nos semblables, les êtres humains tout autour de la terre. Nous nous entretuons, mais en plus, nous violons la terre, notre mère à tous. 

     "Nous tuons des animaux pour pouvoir manger les morts. Nous transformons nos rivières, nos lacs et nos mers en lourds cloaques de mort et de plomb. Nous pillons et brûlons nos forêts, ensuite nous cherchons à savoir pourquoi, sans elles, la terre violée se dessèche en désert. Nous violons les montagnes et tapissons l’intérieur de nos portefeuilles du produit de leur brillant minerai. Nous empoisonnons notre air. 

    "Au-dessus de la marée de matérialisme qui envahit notre îlot de survie, les flots de la mort s’élèvent plus haut encore. Nous avons tenté de mécaniser, de contrôler, de limiter au maximum les rythmes du processus même de la vie et transformé les ventres de nos femmes en tombes. De froides éprouvettes sont les couveuses de notre progrès dénaturé [18]

    Il semblerait qu’ici Mumia Abu-Jamal trouve dans un mouvement propre des accents communs avec l’essayiste et philosophe allemand Walter Benjamin, lorsque ce dernier écrivait en 1940 dans ses thèses sur le concept d’Histoire : "Il existe un tableau de Klee qui s'intitule  "Angelus Novus". Il représente un ange qui semble sur le point de s'éloigner de quelque chose qu'il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C'est à cela que doit ressembler l'Ange de l'Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d'évènements, il ne voit, lui, qu'une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si violemment que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s'élève jusqu'au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès " (Sur le concept d'Histoire, IXe thèse] [19] "

Angelus Novus
Angelus Novus, Paul Klee, 1920

    Parce que Mumia Abu-Jamal est un symbole de vie qui ne renonce pas, mais au contraire a voué son existence à la résistance et au combat pour la vie en prêtant sa voix à des millions de sans voix, il était, est, il restera un homme à abattre. Il est la voix des sans voix, la voix qu’il faut faire taire.  "L’Etat préfèrerait me voir avec une mitraillette qu’avec un microphone"  dit-il lucide [20]

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[1] « Tout vainqueur des temps passés a sa place dans le cortège triomphal qui, guidé par les dominateurs du jour, foule aux pieds ceux qui gisent sur le sol. Comme cela a toujours été le cas, ce cortège charrie le butin. On l’appelle « patrimoine culturel ». Mais l’adepte du matérialisme historique sait prendre à son égard une attitude qui comporte plus de recul. Car ce qu’il aperçoit sous les espèces de ce patrimoine culturel, tout cela en bloc lui révèle une origine qu’il ne peut considérer sans frémir. Cela ne doit pas son existence seulement à l’effort des grands génies qui l’ont façonné, mais à la servitude anonyme de leurs contemporains. Il n’existe pas un témoignage de culture qui n’en soit un, en même temps, de barbarie. Et pas plus que du témoignage lui-même, la barbarie n’est absente du processus qui l’a transmis de l’un à l’autre. Aussi l’adepte du matérialisme historique se détourne-t-il de lui dans la mesure du possible. Il considère que c’est sa tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil [souligné par moi, R.F-H.]» in Walter BENJAMIN. Sur le concept d’histoire. Les Temps modernes, 1947.

[2] Actuellement, nous sommes confrontés à la sixième grande extinction d'espèces et la première provoquée par une forme dite de "civilisation". Les taux d'extinction seraient de 1000 à 10.000 fois supérieurs à ceux des précédentes grandes crises. Selon Daniel Quinn, chaque jour 200 espèces disparaîtraient.

[3] MONOD, Theodore. Et si l’aventure humaine devait échouer. Paris : Grasset, 2000, pp 19, 20.

[4] ABU-JAMAL, Mumia. La mort en fleurs. Le temps des cerises, 1998, p. 133.

[5] TERRASSON, François. Des peurs toutes bêtes (Le regard d'un scientifique sur nos étranges peurs animales), Télérama n° 2795 - 6 août 2003.

[6] DEL VASTO, Lanza, in MONOD, Theodore.
Et si l’aventure humaine devait échouer,  p.?

[7] ABU-JAMAL, Mumia. La mort en fleurs, pp. 77-80.


[8] ABU-JAMAL, Mumia. ibid.

[9] ABU-JAMAL, Mumia. Ibid.

[10] MONOD, Theodore. Et si l’aventure humaine devait échouer, p. 20.

[11] Cité in ABU-JAMAL, La véritable histoire des Noirs américains. In : ABU-JAMAL, 2001, pp. 164-165.


[12] ABU-JAMAL, Mumia. La mort en fleurs, p. 132.

[13] Cité in  E. Hardouin-Fugier, E. Reuss, D . Olivier, Luc Ferry ou le rétablissement de l’ordre, éd. Tahin party, 2002, p. 50.

[14]25 ans avec MOVE, 1998, p. 72.


[15] Ibid., p. 49.

[16] ENGELS, Dialectique de la nature, Ed. sociales, 1975, pp. 180-183.

[17] MONOD, Theodore. Et si l’aventure humaine devait échouer, p.?

[18] ABU-JAMAL, Mumia. 1998, pp. 35,36.

[19] "Es gibt ein Bild von Klee, das Angelus Novus heißt. Ein Engel ist darauf dargestellt, der aussieht, als wäre er im Begriff, sich von etwas zu entfernen, worauf er starrt. Seine Augen sind aufgerissen, sein Mund steht offen, und seine Flügel sind ausgespannt. Der Engel der Geschichte muß so aussehen. Er hat das Antlitz der Vergangenheit zugewendet. Wo eine Kette von Begebenheiten vor uns erscheint, da sieht er eine einzige Katastrophe, die unablässig Trümmer auf Trümmer häuft und sie ihm vor die Füße schleudert..." in BENJAMIN, Walter. Über den Begriff der Geschichte, Leipzig: Verlag Philipp Reclam jun., 1984, pp. 160, 161.

[20] ABU-JAMAL, Mumia. 2001, p. 9.


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