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Mumia
Abu-Jamal,
le respect "animal"
et
l’écologie radicale
Par Richard Feist-Harich
« Depuis une quinzaine d'années,
l'ethnologue prend davantage conscience que les problèmes
posés par les préjugés raciaux reflètent
à l'échelle humaine un problème beaucoup plus
vaste encore et dont la solution est encore plus urgente : celui des
rapports entre l'homme et les autres espèces vivantes ; et il ne
servirait à rien de prétendre le résoudre sur le
premier plan si on ne s'attaquait pas aussi à lui sur l'autre,
tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de l'homme
envers ses pareils n'est qu'un cas particulier du respect qu'il devrait
ressentir pour toutes les formes de vie. »
Claude Levi-Strauss
La rencontre de Mumia
Abu-Jamal avec MOVE est plus qu’une rencontre avec une
organisation politique classique. Elle est aussi une rencontre avec
une forme de l’écologie
radicale et de refus d’un mode de production et de consommation qui
sont le dernier avatar historique d’un héritage
culturel
plurimillénaire en guerre contre la
nature et légitimant pour ce faire la
destruction
de la quasi totalité des formes de vie.
"Il n'existe pas un
témoignage de
culture qui n'en soit pas un, en même temps de barbarie"
écrivait le philosophe allemand Walter Benjamin [1].
Une
culture que Théodore Monod, dont sans doute ni John Africa -
fondateur de MOVE - ni
les membres de
cette organisation, ni Mumia Abu-Jamal n’ont lu une ligne,
décrivait avec
des mots dont
il nous
semble qu’ils
ne seraient pas désavoués par eux : "[…] Les
trois grands monothéismes […] se sont enfermés
dans la
conception triomphaliste d’un homme préposé à la
domination du monde, ayant
spécifiquement reçu du Créateur un droit de vie ou
de mort sur toute autre
créature […] Les
conséquences du postulat seront
incalculables dans le domaine
de la pensée mais aussi dans celui de
l’éthique […].
"Mais il faut remonter aux sources et
ouvrir le livre de la
Genèse.
Dès le premier chapitre l’homme est appelé à
dominer les animaux, à assujettir
la terre mais après le Déluge, à la sortie de
l’arche, les droits régaliens de
l’homme sont exprimés plus brutalement encore : "Soyez la
terreur
des êtres vivants, de tout animal de la terre, de tout oiseau du
ciel, de tout
ce qui se meut sur la terre et de tous les poissons de la mer :
ils sont
livrés entre vos mains …" On sait assez avec quelle
obéissance ce
commandement a été observé, au point que l’on
compte aujourd’hui par centaines
les espèces vivantes exterminées [2], effacées
à tout jamais de la terre par la
sottise ou la rapacité de l’homme.
"Les conséquences de cette
prétendue "royauté"
de
l’homme sont partout. […]
"D’un côté un
propriétaire souverain, titulaire du jus
uti et abutandi, de l’autre
la propriété,
animée ou inerte, mais
identiquement soumise au bon plaisir du maître, taillable et
corvéable à merci.
L’homme d’un côté, la nature de l’autre, tous deux
créés sans doute mais sans
que l’homme ait le moindre sens de sa responsabilité morale, de
l’interdépendance des êtres, de la profonde unité
du monde vivant, de la
sympathie qu’en son sein doivent manifester les éléments
psychiquement les plus
avancés. De cette orgueilleuse philosophie qui ne voit dans
l’animal qu’un gibier
et dans le cosmos tout entier qu’une "ressource", de ce
triomphalisme élémentaire, les signes,
hélas ! abondent. De belles
maximes, au cours des siècles, excuseront tout, l’extermination
des espèces,
tous les massacres, toutes les chasses, même les plus sauvages,
toutes les
cruautés, y compris celles des divertissements sanglants, honte
de prétendues "civilisations" qui ne sont trop souvent que
barbaries mal
camouflées [3]."
Dans son livre, "La
mort en fleurs", Mumia Abu-Jamal répond à une
question
portant sur ses
activités
de journaliste et à sa rencontre avec MOVE. Ce faisant, ses mots sont
élogieux et l'éloge prend la forme d'une profession de
foi:
"J’ai découvert que ces hommes
et ces femmes avaient un
idéal,
étaient engagés, forts, inébranlables, et avaient
une profonde aversion, fondée
sur une haute spiritualité, pour tout ce que ce système
représente. Pour eux,
ce système était un système mortifère
lancé dans une guerre mortelle. Pour eux,
tout ce qui émanait de ce système était
empoisonné – depuis les déchets
de la technologie jusqu’à la destruction de l’air et de l’eau,
jusqu’à la destruction de toute vie humaine et animale, de
toute vie. MOVE s’est opposé à tout cela violemment et
sans relâche [4]".
Ces mots
illustrent tout à la fois son
refus du
rapport de destruction que le capitalisme entretient envers toutes les
formes de vie qui n'ont pas de valeur marchande immédiate et son
refus de la culture de
domination et de conquêtes tous azimuts dont ce
système a hérité de son passé de barbarie
multimillénaire et qu’il pousse
à son paroxysme.
Ainsi dans ce même livre, on peut lire un article
significatif d'une approche basée sur le respect fondamental
d'espèces qui sont communément craintes, bannies et
exterminées, tant, comme le dit François Terrasson,
"[n]ous sommes éduqués
à la maîtrise. Tout
ce qui n'obéit pas nous fait peur [5]"
Un
article que n'aurait pas désavoué Lanza del Vasto
lorsqu'il écrivait : "Tu
traiteras avec les mêmes
courtoisies serpents, scorpions, tarentules et toutes espèces de
bêtes nuisibles. Nuisible, tu l'es toi-même plus que la
bête: est-ce toi-même que tu voudrais punir en elle?
Laisse-la partir, et tes malices avec elle [6]."
Dans cet article, Mumia Abu-Jamal relate une conversation avec un autre
condamné à
mort, Norman. Celui-ci exprime un émerveillement des plus
authentiquement
humains devant un arachnide, plus précisément une
araignée. Car cet arachnide est le seul
être vivant tissant
un lien entre le condamné et la nature, c’est-à-dire la
vie dans toute
la magnifique
diversité de ses manifestations. La nature résiste en
introduisant
subrepticement – si ce n’est en "introduisant illégalement" –
une
touche de vie libre et sauvage dans sa cellule, "dans le silence
aseptisé
d’un bloc d’une prison de sécurité maximum"
décrit-il [7].
Il poursuit : "Avec une
inconsciente et silencieuse bravoure
qui défiait les efforts les plus sévères de l’Etat
pour l’isoler, des araignées
étaient venues et avaient construit leurs toiles dans le coin
sombre sous le
lavabo. A présent, elles partageaient sa cellule, et il restait
des heures à
les observer tisser leurs miraculeuses toiles soyeuses. […]
"Il les
observait
dans un émerveillement profond et respectueux, et sa cellule
était devenue un
lieu d’étude. […] J’étais rarement trop occupé
pour ne pas l’écouter pendant
quinze ou vingt minutes et il n’a pas fallu longtemps pour que je
partage, moi
aussi, sa fascination et son enthousiasme. Et, quelque temps plus tard,
voilà
qu’une toile d’araignée apparut dans mon coin de lavabo [8]."
Mumia
raconte ensuite
l’histoire de "la mère
araignée–Anansi", laquelle "occupe
le
premier plan" "dans l’ancien
folklore africain et antillais." Dans
cette histoire, Anansi, qui avait été sauvée
par une antilope, sauvera à
son tour le bébé de l’antilope en reconnaissance du
service rendu. Puis Mumia
conclut : "Pour Norman, qui
était la cible d’une chasse
non moins
mortelle que celle d’une antilope dans la jungle, Anansi était
une compagne
vitale. Dans une cellule construite pour isoler un homme au maximum –
un
endroit pour détruire son âme – Anansi était une
source d’amitié et
d’émerveillement. Dans une tombe en béton construite pour
étouffer un homme
jusqu’à ce qu’il meure, elle était un minuscule et
merveilleux reflet de la
vie. Elle illuminait le jour d’un homme et lui donnait une
signification. Le
triomphe de la nature sur ce qui est dé-naturé [9]"

"Anansi
était
une source d'amitié et d'émerveillement" (Mumia
Abu-Jamal)
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Cet émerveillement pour une "simple" araignée n’est pas
feint. Il n’est pas le produit de la recherche d’un effet
littéraire. Il
traduit bien plus que la recherche d’une métaphore pour
souligner le caractère
particulièrement inhumain de l’univers du couloir de la mort
avec son caractère
artificiel, aseptisé, conçu avec cette vaine, mais
terriblement barbare et
sadique intention d’anéantir l’espoir, avant de supprimer les
vies, auquel
Mumia et ses compagnons de supplice sont confrontés.
Dans cet article, la nature réussit encore à travers ce
petit être à huit
pattes d’apparence fragile à faire acte de résistance
face à ce monde
stérilisé, aseptisé, dénaturé et par
voie de conséquence déshumanisé qu’est le "Death
Row" (couloir de la mort). Mais cet enfer réel est
lui-même la prolongation d’une organisation de la
société basée sur une culture
de la destruction et de l’anéantissement de toute
résistance à sa "logique" de la recherche du plus grand
profit qui puisse être
obtenu à court terme et produisant et reproduisant cette
destruction et cet
anéantissement en cercles toujours plus larges. Une culture
originellement
dirigée contre la nature et de plus en plus contre les hommes
qui ne peuvent
pas plus être indéfiniment séparés entre
"corps et âme"
qu’entre nature et "monde
animal" d’un côté et homme de l’autre.
Car après avoir transformé toute la nature en
"propriété animale ou
inerte, mais identiquement soumise au bon plaisir du maître,
taillable et
corvéable à merci" [10] et
après avoir dans le cours d’une construction idéologique
au but fonctionnel "animalisé" l’animal et lui avoir
opposé "l’homme", "créé à l’image
de dieu", cette culture motivée par les
considérations de la recherche du plus grand profit
immédiat devait logiquement
animaliser
nombre d’hommes et de femmes dits de "couleur" (et même dans une
certaine mesure la
femme
blanche elle-même…), réduits eux aussi à servir
les "vrais hommes".
Il n’est alors pas étonnant que le Chief Justice (juge) de la
cour suprême nord-américaine, Roger Brooks Taney, ait
pu dans son argumentaire utilisé pour justifier le
célèbre arrêt Dred Scott
(1857) affirmer : "Depuis
plus d’un siècle, ces
personnes sont tenues
pour des
êtres de nature inférieure, impropres à toute forme
d’association avec
la race blanche, qu’elle soit de caractère social ou politique,
et d’une infériorité
si extrême qu’ils ne possèdent aucun droit que l’homme
blanc soit tenu
de respecter, ce dernier ayant au contraire le droit légal et
légitime de
réduire le Noir en esclavage pour son propre
bénéfice [11]"
Ce n’est pas un hasard non plus si tel que le rapporte Mumia Abu-Jamal,
les journalistes décrivaient "MOVE comme s’il s’agissait
d’animaux
ou d’une espèce inférieure. Je me souviens d’un
éditorial qui parut
dans le Philadelphia Inquirer qui, je pense, utilisait
précisément ces termes
[…] [12]".
Ceci afin de pouvoir justifier de les tenir dans le plus grand
mépris, un mépris qui connut son aboutissement logique
dans le bombardement à l'aide d'une bombe incendiaire au
phosphore de la maison de cette communauté, laquelle bombe
provoqua 11 morts dont 5 enfants...
On commence par séparer l'homme du "monde animal", en
introduisant une idée de hiérarchie qu'elle soit celle de
la proximité avec dieu - proximité que ne partagent
pas incroyants, animistes, etc. - ou qu'elle soit l'aboutissement
de l'évolution ayant conduit "logiquement" et
téléologiquement à l'homme. A l'homme blanc
européen ou nord-américain,
bien-sûr. N'est-il pas le détenteur de la puissance?
Par voie de conséquence, des hommes sont plus hommes que
d'autres et on finit par séparer de
la communauté humaine des hommes préalablement
animalisés. Le résultat en est les "nègres"
transformés en "bêtes de somme" puis les juifs
transportés dans des wagons à "bestiaux" vers
l'extermination à Auschwitz... Faut-il une fois de plus le
rappeler? l'un des
piliers idéologiques fondamentaux des nazis était
que la "notion nazie de race
portait une grande part la signification symbolique
généralement associée à
l’espèce […] Les
Allemands étaient [pour
les nazis] l’
"espèce"
la plus élevée,
supérieure à toute vie […]"[13]
L’émerveillement exprimé dans son article, "L'araignée",
émerveillement devenu fascination de Mumia et de son
compagnon de
supplice pour cet arachnide, souvent injustement objet de
dégoût mêlé de peurs
irrationnelles dans les sociétés monothéistes et
de bien d’autres
manifestations maladives – telles les nombreuses phobies
exprimées par
quantités d’individus victimes de l’aliénation
vis-à-vis de la nature qui
caractérise les sociétés industrielles – n’est pas
un hasard.
Il est encore moins une affaire de goût ou de déviance
psychique. Il
est plus que la manifestation de la recherche d’un refuge mental hors
d’un
univers stérilisé et aseptisé. Il est une
manifestation de la convergence
d’approche de MOVE et de Mumia quant à la recherche d’une
philosophie de la
vie réellement humaine, car prenant en compte tout l’homme et
donc le primate
et l’animal qu’est
chacun d’entre nous au sein du
monde
vivant.
Cet émerveillement reflète son adhésion
à bien des thèses de John
Africa qui, selon les mots de MOVE enseigne "que la valeur
fondamentale
est la Vie. […] Chaque vie
est un élément de la
chaîne du vivant et tout ce qui
est vie a une raison d'être. Il s'ensuit que toute forme de vie,
tout ce qui
est animé, revêt une importance égale, qu'il
s'agisse d'êtres humains, de
chiens, d'oiseaux, de poissons, d'arbres, de fourmis, d'herbes folles,
de
fleuves, du vent ou de la pluie. Pour être forte et saine, la vie
requiert de
l'air pur, de l'eau claire et une nourriture naturelle [14]."
Selon MOVE, "le but […] n’est pas de se faire des ennemis, mais de
protéger la vie parce que protéger la vie est la
priorité. Il faut protéger les
chiens, les chats, les rats, les poissons, la terre, les arbres, les
oiseaux,
les insectes, les vers de terre …Tous appartiennent à la
chaîne de la vie.
Nourrir, protéger, nettoyer les rues, les lotissements vides,
les parcs,
enlever les objets tranchants qui pourraient blesser les animaux et les
gens
sont autant de principes révolutionnaires de John Africa. Ils
sont essentiels
au même titre que combattre le monde politique [15].
"
Mumia Abu-Jamal montre par son article "L'araignée" qu’il
intériorise au plus profond de
lui-même l’idée
de la correspondance logique entre capitalisme et
domination/destruction de la
Nature, c’est-à-dire entre oppression et exploitation de l’homme
par l’homme et oppression et exploitation du monde dit "animal". Une
exploitation, précisons-le, qui n’est pas égale à
une nécessaire
utilisation rationnelle, de la nature
basée sur le plus grand respect possible et l’effort continu de
compréhension
de la très haute complexité des lois de son
fonctionnement. Une utilisation rationnelle, un respect et une
compréhension que la concurrence économique, basée
sur le
régime de la propriété privée des grands
moyens de production, rend
impraticable en la renvoyant aux calendes grecques.
F. Engels avait déjà en son temps montré la
correspondance entre
exploitation de la Nature et exploitation de l’Homme par l’Homme et mis
en exergue les effets dévastateurs que provoque la recherche du
profit immédiat qui s'exerce au détriment de la
compréhension des lois de fonctionnement de ce qu'on appelle la
nature et surtout empêche la mise en pratique de la solution qui
s'impose. Il écrivait:
"Cependant, ne nous flattons pas trop
de nos victoires sur la nature.
Elle se venge sur nous de chacune d'elles. Chaque victoire a certes en
premier
lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais en
second et en troisième
lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne
détruisent que trop
souvent ces premières conséquences […]
"Et ainsi les faits nous rappellent
à chaque pas que nous ne
régnons nullement sur la nature comme un conquérant
règne sur un peuple
étranger, comme quelqu'un qui serait en dehors de la nature,
mais que nous lui
appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous
sommes dans
son sein, et que toute notre domination sur elle réside dans
l'avantage que
nous avons sur l'ensemble des autres créatures, de
connaître ses lois et de
pouvoir nous en servir judicieusement. Et, en fait, nous apprenons
chaque jour
à comprendre plus correctement ces lois et à
connaître les conséquences plus
proches ou plus lointaines de nos interventions dans le cours normal
des choses
de la nature. Surtout depuis les énormes progrès des
sciences de la nature au
cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à
même de connaître les
conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions
les plus
courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d'apprendre
à les
maîtriser. Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non
seulement sentiront,
mais sauront à nouveau qu'ils ne font qu'un avec la nature et
plus
deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d'une
opposition entre l'esprit et la matière, l'homme et la nature,
l'âme et le
corps, idée qui s'est répandue en Europe depuis le
déclin de
l'antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son
développement le plus élevé.
"[…] Vis-à-vis de la nature
comme de la société,
on ne considère
principalement, dans le mode de production actuel, que le
résultat le plus proche, le
plus tangible ; et ensuite on s'étonne encore que les
conséquences lointaines des actions visant à ce
résultat immédiat soient tout
autres, le plus souvent tout à fait opposées [16]."
Certes MOVE ne déclare pas fonder ses principes
écologiques et politiques "sur les
énormes progrès des sciences de la nature au cours de ce
siècle",
comme le faisait Engels. Et ce n’est certes pas sans
conséquences sur la
stratégie politique des uns et des autres. Mais c’est une
compréhension
convergente aux
conclusions anticapitalistes communes qui fonde le radicalisme
inaliénable de
l’engagement du prisonnier politique Mumia Abu-Jamal. Un engagement qui
le rend
également
pour cette raison insupportable à l’establishment.
Ainsi, alors que le mode de production capitaliste basé sur le
régime de
la propriété privée des grands moyens de
production démontre, comme Engels
l’expliquait, son irresponsabilité structurelle et sa nature
intrinséquement destructrice et ce
alors même que le gouvernement nord-américain
dédaignant de faire le moindre
petit pas, s’oppose à la moindre concession, en refusant de
signer ne serait-ce
que les protocoles de Kyoto (lesquels sont absolument en
deçà de ce qui est
nécessaire), Mumia Abu-Jamal apparaît auprès de
beaucoup comme un puissant
arbre symbolique qui résiste au cœur même d'un des centres
de la dénaturation.
Il se dresse avec ses "dreadlocks" semblables
à de fières ramifications de baobab, plongeant ses
racines dans le souvenir des savanes
africaines, maintenant fermement ses attaches avec la Nature
violée et
courroucée face au bulldozer de la cupidité provoquant la
destruction et la mort.

Image du film de Werner Herzog : "Le pays
où rêvent les fourmis vertes".
Des aborigènes d'Australie résistent à un buldozer
venu raser la terre où rêvent les fourmis vertes afin d'y implanter une grande surface...
Une destruction des plus barbares d’espèces
animales et végétales entières qui par milliers
disparaissent à jamais sans
même qu’on ait seulement pensé à leur
accorder un statut qui mériterait qu'elles soient hissées
bien au-dessus de n’importe
quelle œuvre d’art ou monument historique, tant est qu'elles sont
infiniment
plus
complexes et d’un âge incomparablement plus élevé,
sans parler du simple fait
qu’en tant qu’êtres vivants leur statut d’êtres sensibles
devrait les placer d'emblée à un niveau
inégalable.
"Le
jour n'est, hélas! pas venu
où l'extinction d'une espèce vivante sera tenue
pour un
délit aussi grave que la destruction d'un
chef-d’œuvre
artistique. Le fait est d'ailleurs plus grave encore,
évidemment, puisqu'on peut
reconstruire un monument ou
même refaire un tableau, mais qui rappellera à la vie le
grand pingouin, le pigeon migrateur, le dodo ou le zèbre
quagga?" écrivait Théodore Monod [17].
Et en corrolaire de cette destruction de milliers d'espèces
considérée par les spécialistes comme la
sixième grande extinction
d'espèces a eu lieu et se poursuit l'anéantissement de
centaines de peuples de chasseurs-cueilleurs qui continuaient depuis
des centaines de milliers d'années à vivre la vie
de "ceux qui laissent" par
opposition à "ceux qui prennent",
pour reprendre la classification proposée par Daniel Quinn dans
son roman "Ishmael"; la mort
aussi pour des millions d’individus qui pourraient
être soignés et se nourrir, qui pourraient accéder
à l’éducation,
à la formation, au travail, à la
reconnaissance par l’autre.
"Si la religion, écrit
Mumia Abu-Jamal de sa plume puissante, n’a pas eu
d’effet sur l’épandage de ce sang (a-t-elle fait autre chose
qu’y aider et y
encourager ?) alors
pourquoi en avoir besoin ? Comment se
fait-il que
nous soyons devenus anesthésiés au point de pouvoir
prétendre que notre foi est
utilisée comme une des pires poudrières dans notre
culture de mort ?
"Nous vivons dans un monde de
mégamort, sur des terres rougies
de
sang des peuples originels et ternies par les larmes des captifs
involontaires.
Nous "missionnons" et mutilons, nous "occidentalisons"
et pillons, torturons et affamons nos semblables, les êtres
humains tout autour
de la terre. Nous nous entretuons, mais en plus, nous violons la terre,
notre
mère à tous.
"Nous tuons des animaux pour pouvoir
manger les morts. Nous
transformons nos rivières, nos lacs et nos mers en lourds
cloaques de mort et
de plomb. Nous pillons et brûlons nos forêts, ensuite nous
cherchons à savoir
pourquoi, sans elles, la terre violée se dessèche en
désert. Nous violons les
montagnes et tapissons l’intérieur de nos portefeuilles du
produit de leur
brillant minerai. Nous empoisonnons notre air.
"Au-dessus de la marée de
matérialisme qui envahit notre
îlot de
survie, les flots de la mort s’élèvent plus haut encore.
Nous avons tenté de
mécaniser, de contrôler, de limiter au maximum les rythmes
du processus même de
la vie et transformé les ventres de nos femmes en tombes. De
froides
éprouvettes sont les couveuses de notre progrès
dénaturé [18]"
Il semblerait qu’ici Mumia Abu-Jamal trouve dans un mouvement propre
des accents
communs avec l’essayiste et philosophe allemand Walter Benjamin,
lorsque ce
dernier écrivait en 1940 dans ses thèses sur le concept
d’Histoire : "Il existe un
tableau de Klee qui s'intitule
"Angelus Novus".
Il représente un ange qui semble sur le point de
s'éloigner de quelque chose
qu'il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa
bouche ouverte, ses ailes
déployées. C'est à cela que doit ressembler l'Ange
de l'Histoire. Son visage
est tourné vers le passé. Là où nous
apparaît une chaîne d'évènements, il ne
voit, lui, qu'une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle
ruines
sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien
s'attarder, réveiller
les morts et rassembler ce qui a été
démembré. Mais du paradis souffle une
tempête qui s'est prise dans ses ailes, si violemment que l'ange
ne peut plus
les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement
vers l'avenir auquel il
tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui
s'élève jusqu'au
ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès
"
(Sur
le concept d'Histoire, IXe thèse] [19] "
Angelus
Novus, Paul Klee, 1920
Parce que Mumia Abu-Jamal est un symbole de vie qui ne renonce pas,
mais au
contraire a voué son existence à la résistance et
au combat pour la vie en
prêtant sa voix à des millions de sans voix, il
était, est, il restera un homme à
abattre. Il est la voix des sans voix, la voix qu’il faut faire
taire. "L’Etat
préfèrerait me
voir avec une mitraillette qu’avec un microphone" dit-il
lucide [20].
______________________________________________________________________
[1] « Tout
vainqueur des temps
passés a sa place dans le cortège
triomphal qui, guidé par les dominateurs du jour, foule aux
pieds ceux qui
gisent sur le sol. Comme cela a toujours été le cas, ce
cortège charrie le
butin. On l’appelle « patrimoine culturel ». Mais l’adepte
du matérialisme
historique sait prendre à son égard une attitude qui
comporte plus de recul.
Car ce qu’il aperçoit sous les espèces de ce patrimoine
culturel, tout cela en
bloc lui révèle une origine qu’il ne peut
considérer sans frémir. Cela ne doit
pas son existence seulement à l’effort des grands génies
qui l’ont façonné,
mais à la servitude anonyme de leurs contemporains. Il n’existe pas un
témoignage de culture qui n’en soit un, en même temps, de
barbarie. Et pas plus
que du témoignage lui-même, la barbarie n’est absente du
processus qui l’a
transmis de l’un à l’autre. Aussi l’adepte du
matérialisme historique se
détourne-t-il de lui dans la mesure du possible. Il
considère que c’est sa
tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil
[souligné par moi, R.F-H.]» in Walter BENJAMIN. Sur le concept
d’histoire. Les Temps modernes, 1947.
[2] Actuellement,
nous sommes
confrontés à
la sixième grande extinction d'espèces et la
première provoquée par une forme dite de "civilisation".
Les taux d'extinction seraient de 1000 à 10.000 fois
supérieurs à ceux des précédentes grandes
crises. Selon Daniel Quinn, chaque jour 200 espèces
disparaîtraient.
[3] MONOD, Theodore. Et si
l’aventure humaine
devait échouer. Paris : Grasset,
2000, pp 19, 20.
[4] ABU-JAMAL, Mumia. La mort en
fleurs. Le temps des
cerises, 1998,
p. 133.
[5] TERRASSON, François. Des
peurs toutes bêtes (Le regard d'un scientifique sur nos
étranges peurs animales), Télérama n° 2795 - 6
août 2003.
[6] DEL VASTO, Lanza, in MONOD, Theodore. Et si
l’aventure humaine devait échouer, p.?
[7] ABU-JAMAL, Mumia. La mort en
fleurs,
pp. 77-80.
[8] ABU-JAMAL, Mumia.
ibid.
[9] ABU-JAMAL, Mumia.
Ibid.
[10] MONOD, Theodore. Et si l’aventure humaine
devait échouer,
p. 20.
[11] Cité in
ABU-JAMAL, La véritable
histoire des Noirs américains.
In : ABU-JAMAL, 2001, pp. 164-165.
[12] ABU-JAMAL, Mumia. La mort en fleurs, p. 132.
[13] Cité in E. Hardouin-Fugier, E. Reuss, D .
Olivier, Luc Ferry ou le
rétablissement
de l’ordre, éd. Tahin
party, 2002, p. 50.
[14]25 ans avec
MOVE, 1998, p. 72.
[15] Ibid.,
p. 49.
[16] ENGELS,
Dialectique de la nature,
Ed. sociales, 1975, pp. 180-183.
[17] MONOD,
Theodore. Et si l’aventure humaine
devait échouer,
p.?
[18] ABU-JAMAL, Mumia. 1998, pp. 35,36.
[19] "Es
gibt ein Bild von Klee, das Angelus Novus heißt. Ein Engel ist
darauf dargestellt, der aussieht, als wäre er im Begriff, sich von
etwas zu entfernen, worauf er starrt. Seine Augen sind aufgerissen,
sein Mund steht offen, und seine Flügel sind ausgespannt. Der
Engel der Geschichte muß so aussehen. Er hat das Antlitz der
Vergangenheit zugewendet. Wo eine Kette von Begebenheiten vor uns
erscheint, da sieht er eine einzige Katastrophe, die unablässig
Trümmer auf Trümmer häuft und sie ihm vor die
Füße schleudert..." in BENJAMIN,
Walter. Über
den
Begriff der Geschichte, Leipzig: Verlag Philipp Reclam jun.,
1984,
pp. 160, 161.
[20] ABU-JAMAL, Mumia. 2001, p. 9.
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