Cerastes vipera photographié par Michel Aymerich
logo .
Paysage bas Draa

EusparassusHéron garde boeufsStenodactylus sthenodactyluscorbeaux brunsandroctonus mauretanicusJaculus jaculusMalpolon monspessulanusSpalerosophis dolichospilus

                
 
Cahier d'un retour au pays natal
1939 (extrait)
© Présence Africaine

Par Aimé Césaire

Aimé Césaire, chantre de la Négritude

ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d'autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.

Eia pour le Kaïlcédrat  royal !

Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé
pour ceux qui n'ont jamais rien exploré
pour ceux qui n'ont jamais rien dompté

mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !
Tiède petit matin de vertus ancestrales

Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil
ceux qui savent la féminité de la lune au corps d'huile
l'exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile
ceux dont la survie chemine en la germination de l'herbe !
Eia parfait cercle du monde et close concordance !

Écoutez le monde blanc

horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !

Réflexions sur un poème

par Michel Aymerich


Ce poème, extrait de Cahier d'un retour au pays natal, a  été écrit en 1939, alors  même  qu'il ne  faisait pas bon d'être  Noir ("nègre"),  que  les Noirs  de tous les pays  étaient largement considérés  comme intellectuellement inférieurs, situés quelque part entre "l'homme moderne" (Blanc, il s'entend) et ses ancêtres "archaïques" (Anthropoïdes, Australopithèques, Néandertaliens...).

Il se veut une défense non seulement des Noirs d'Afrique bâtisseurs d'empires (il rappelle l'existence des amazones du roi du Dahomey, des princes de Ghana avec huit cents chameaux, des docteurs à Tomboucthou, d'Askia le Grand, des architectes de Djenné, des Madhis et guerriers ), mais aussi, chose rare alors, des peuples de chasseurs-cueilleurs.

Amazone du roi du Dahomey
Amazone dahoméenne

Ce poème fut en ce sens largement en avance sur son temps en ce qu'il annonce (ce qui à cette époque était encore loin d'être un constat), la crise non pas seulement du capitalisme - ce qu'elle est assurément ! - mais encore la crise de la domination de la Nature et par conséquent la crise de la domination sur l'Homme lui-même qui il faut le rappeler, le souligner, le marteler est une partie intégrante de celle-ci...

Hélas, il faut le dire, trop nombreux sont aujourd'hui ceux des Noirs d'Afrique et d'ailleurs qui préfèrent se démarquer des peuples "multicolores" de chasseurs-cueilleurs encore existants afin de souligner assidûment le rôle "des Noirs" dans la création de royaumes et d'empires (le royaume du Dahomey et l'empire égyptien, par ex.), ne voyant pas que ce faisant ils intériorisent la culture mortifère de la domination sur la Nature et sur les peuples restés "naturels" ("ceux- qui-laissent", comme les dénomment pertinemment Daniel Quinn), celle-là même qui a été utilisée pour justifier le développement massif d'un esclavage déjà pratiqué par les fondateurs ou/et les acteurs des empires en question.

Ceux qui laissent et ceux qui prennent
Schéma tiré du roman de Daniel Quinn, Ishmael, représentant l'histoire de l'humanité divisée en deux parties antagonistes : "ceux-qui-laissent" et "ceux-qui-prennent"...

Ils se font ainsi la courroie de transmission zélée des différents impérialismes et souvent les zélateurs de l'anéantissement de la Nature, lesquels ont remplacé les anciens colons dans l'entreprise de parachèvement de la liquidation des derniers éléments culturels hérités des  chasseurs-cueilleurs, des dernières cultures de chasseurs-cueilleurs elles-mêmes, des écosystèmes et des espèces  végétales et animales non-humaines subsistants, participant ainsi à la sixième grande extinction d'espèces (la plus rapide ayant jamais existé et la première provoquée par les représentants d'une seule espèce ).

A sa façon, sans hélas avoir saisi le fonds réel des origines de l'esclavage, de la colonisation et du racisme, Césaire dénonçait par la voie du roi Christophe cette propension à seulement occuper la place, sans modifier  fondamentalement le rapport d'oppression et d'exploitation.

"Ah, il est tant de mettre à la raison ces nègres qui croient que la révolution ça consiste à prendre la place des blancs et continuer en lieu et place, je veux dire sur le dos des nègres à faire le blanc." (CÉSAIRE Aimé, Acte II Scène 3, La tragédie du roi Christophe, p. 84, Paris, Présence Africaine, 1997.)

La vraie division de l'humanité, celle qui permet de conceptualiser, d'expliquer, de trouver la solution aux maux qui l'assaillent, n'a pas été celle, n'est pas aujourd'hui celle opposant artificiellement Noirs et Blancs, mais celle qui opposent les participants conscients ou inconscients aux deux histoires fondamentales illustrées par le schéma ci-dessus.

Il s'agit maintenant pour nous et tous ceux qui renient consciemment le parcours fatal commencé il y a 8000 à 10.000 ans (début de l'imposition progressive de l'agriculture totalitaire) d'inventer une sortie vers la survie commune de notre espèce et des autres espèces qui nous sont liées par la force des choses.

Un des moments nécessaires de la sortie hors de la barbarie contemporaine est la revalorisation des cultures et des éléments culturels encore existants ici et là en Afrique, en Océanie, en Australie, en Asie, etc., hérités du passé et du présent des chasseurs-cueilleurs.

Cette sortie hors du cours désastreux de l'histoire et vers un état à l'abri de l'histoire sera  une négation de la négation, dialectique qui toutefois ne garantit pas que le résultat sera supérieur au point de départ, mais assurera par contre notre survie...

"Marx dit que les révolutions sont les locomotives de l'histoire universelle. Mais peut-être en est-il tout autrement. Peut-être que les révolutions sont la poignée de secours sur laquelle tire le genre humain afin de stopper le train qui l'emporte." (traduit de "Notes sur le concept d'histoire" [Notizen zu: Über den Begrif der Geschichte] par moi-même)

A propos de "Ceux-qui-laissent" et "Ceux-qui-prennent"
http://homepage.mac.com/jmdelacre/Quinn2/Cain%20et%20Abel.html



Haut de page