(Jean de La Fontaine,
Le Laboureur et ses Enfants)
L’un
des indices de l’invention (et de l’inexistence) d’un dieu
créateur est son irruption subséquemment à
l’apparition de l’agriculture et à la sédentarisation de
l’homme. Passé maître dans la soumission des plantes et
des bêtes, l’ancien cueilleur-chasseur nomade ne pouvait
cultiver, élever, « exploiter », qu’en
gommant toute relation mystique liée au vivant. Tout esprit
susceptible d’habiter son potager et son étable devenait
gênant, la sacralité ne se résumant plus, par
exemple, qu’au pain et au vin. L’exemple hindouiste nous prouve
encore que se nourrir d’une vache sacrée est
problématique ! En fait, Dieu, Yahvé et Allah
apparaissent comme un bricolage tricéphale opportun, à
ranger dans la cabane de jardinage, avec la faucille, la binette, la
houe et les biocides. On imagine mal, à ce jour, les
divinités chassées à coup de fongicides ou devant
habiter des OGM ! La biotechnologie de Monsanto peut être
reconnaissante aux monothéismes. Dommage pour les abeilles et la
pollinisation. C’est comme un complot contre la Terre, une guerre
contre le vivant, le constat est affligeant.
Exhortation
contre le spécisme
« Assez ! Assez ! crient les gorilles, les
cétacés, arrêtez votre humanerie !
Assez ! Assez ! crient le
désert et les glaciers, crient les épines
hérissées,
déclouez votre Jésus-Christ
! Assez ! Suffit ! »
(Claude Nougaro)
A l’heure où il est question d’intégrer pleinement la
biodiversité dans une logique telle que le développement
durable, il devrait être à l’ordre du jour de
réconcilier l’ensemble des espèces, et notamment celles
animales, et pas uniquement les plus proches taxinomiquement, à
l’animal humain. Loin d’être une vertu superflue dont
témoignerait une marge excentrique de notre population, ou un
« supplément d’âme », cette attitude
égalitaire entre espèces ne serait rien moins qu’une
exigence. Celle de modérer notre ambitieuse et dangereuse
domination anthropocentrique en accordant à toute forme vivante
la place qui lui revient sur cette Planète, et en rendant le
territoire moral et spatial que nous usurpons depuis d’avènement
des religions monothéistes. Si les combats contre le racisme et
le sexisme sont loin d’être gagnés, il est grand temps d’y
associer la lutte contre le spécisme. C’est en sauvant les
autres espèces, du bonobo à la clématite, que
l’homo sapiens se sauverait lui-même. Mais « faut pas prendre les enfants du bon dieu
pour des canards sauvages » !
L'ébranlement
de nos certitudes
Alors, voilà que nous avons quasiment «
rempli la Planète », nous risquons d’avoir un 10
milliardième colocataire de notre Maison du Quaternaire au
milieu de ce siècle et la Terre épuisée,
vidée de ses ressources par nos usages téméraires,
nourrira t’elle cette intrépide fourmilière ? Les
prévisions des sociologues, économistes, agronomes,
géographes, nutritionnistes, experts en matière de
politiques alimentaires et agricoles, ne sont pas à l’optimisme.
Devrons-nous agir comme les peuples premiers qui, en dépit du
vif amour pour leurs progénitures, pratiquaient l’infanticide
désespéré comme régulation en temps de
disette ? C’est d’ailleurs ce que nous faisons par pays appauvris
interposés. Les pauvres sont plus pauvres aujourd'hui qu'hier.
Chacune des 200 personnes les plus riches du monde détient
approximativement l'équivalent de la fortune de 1,2 milliards de
personnes pauvres ! La fortune des trois individus les plus riches de
la Planète est supérieure au PIB des 48 pays les plus
démunis. Un milliard d'habitants n'ont pas accès à
l'eau potable. 30.000 enfants meurent chaque jour de faim, auxquels
s’ajoutent quelques 10.000 qui décèdent de maladies
rendues plus meurtrières par la malnutrition. Plus de la
moitié des 4,1 milliards d'habitants des pays en
développement ne jouissent pas d’un minimum d'instruction. Le
credo n’est pas nouveau, il est insistant, mais rien ne semble vraiment
corriger nos mentalités, entre l’aboulie du quotidien, le
privilège d’être informé de toutes les horreurs sur
le champ, de constater la multiplication des ONG humanistes dont les
bonnes fins restent à prouver dans un univers avoué de
grande corruption, et la bonne conscience d’avoir compris la
leçon mais de faire comme si de rien n’était. «
Nous n’habitons plus la même planète que nos aïeux :
la leur était immense, la nôtre est petite »
(Bertrand de Jouvenel). Les prodigieuses facilités de
communication, les grandes innovations technologiques et une
intégration de plus en plus efficace des marchés visant
à une amélioration des conditions de vie ne favorisent
qu’un très petit nombre de terriens. Précarité et
disparité concernent tous les continents. Tandis que les plus
riches polluent les rivières et épuisent les nappes
phréatiques, deux milliards de personnes n’ont toujours pas
accès à l’eau potable, 12.000 en meurent chaque jour, 6
millions d’enfants décèdent chaque année pour
avoir bu de l’eau contaminée. Les pauvres paient parfois l’eau
en bidon plus cher que les riches ne l’obtiennent au robinet. En
Amérique Latine, 7 % de la population possède 93 % des
terres. Etc. On gesticule, on persévère dans le mensonge,
avec des lois iniques impliquant boucs-émissaires et chasses aux
sorcières comme sauf-conduits, on s’agite dans une pantomime
incantatoire de bonnes intentions tout en continuant à concocter
des guerres de religions, des cancers, des sida, des inondations et des
désertifications. Des déferlantes d’immigrés
clandestins, de « réfugiés de l’environnement
», sont en phase de déborder les frontières,
tentatives souvent tragiquement payées par des hommes n’aspirant
qu’au travail et à la dignité, comme entre l’Afrique et
l’Europe. Occidentaux et Arabes étaient moins regardants sur les
mouvements migratoires lorsqu’ils en étaient les esclavagistes
investigateurs, commanditaires ou sous-traitants. Alors, face
à la menace, la Communauté européenne
promet, hâtivement, de combler les disparités de
l’Afrique, de faire en deux temps, trois mouvements, ce à quoi
elle résiste depuis plusieurs siècles.
L’idéal
de vérité inhérent à l’Evangile a fini par
se retourner contre les dogmes chrétiens. « Le mensonge n’est pas haïssable en
lui-même, mais parce qu’on finit par y croire. »
(Marcel Arland). Fictions, promesses et mensonges ont été
dénoncés par les philosophes, et particulièrement
par F. Nietzsche qui, après Voltaire, osa une critique en
règle du christianisme : « Je suis le premier à avoir
découvert la vérité, par le fait que je suis le
premier à avoir senti, - à avoir flairé -, le
mensonge comme mensonger. » Le déclin du
christianisme est né du ressentiment des opprimés.
L’information vaticanesque perpétrée au quotidien par les
médias ne saurait cacher des églises
désertées. La religion culpabilisante de troupeau qui
enseignait obéissance, soumission, renoncement aux biens
terrestres, crédulité aux prétendus miracles est
vouée à disparaître. Une sexualité
répudiée, un idéal ascète, l’innocence
niée, le doute interdit, la science et la philosophie bannies,
cette religion sectaire et prête à tous les compromis
n’était que l’antithèse des vœux du Christ. Le
christianisme s’en va en guerre, condamne, accumule les richesses,
falsifie, ment, nie la vérité, l’amour du prochain est
une histoire à dormir debout. L’apparition spontanée de
sectes ou l’involution de certaines universités
intégristes américaines réfutant le darwinisme, ne
sont que des épiphénomènes réactionnaires
qui entendent combler quelques vides en captant des mystiques
égarés. Alors tout s’écroule, la morale s’effondre
et incapables d’un retour aux sources préchrétiennes qui
nous apparaissent comme incongrus, déçus par les
tentatives marxistes, nous n’avons plus que l’aveugle consommation
capitaliste comme substitution à ce système de valeurs.
« Les trois
monothéismes, animés par une même pulsion de mort
généalogique, partagent une série de mépris
identiques : haine de la raison et de l'intelligence ; haine de la
liberté ; haine de tous les livres au nom d'un seul ; haine de
la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine
du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions.
En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam
défendent : la foi et la croyance, l'obéissance et la
soumission, le goût de la mort et la passion de l'au-delà,
l'ange asexué et la chasteté, la virginité et la
fidélité monogamique, l'épouse et la mère,
l'âme et l'esprit. Autant dire la vie crucifiée et le
néant célébré... » (Michel
Onfray)
« Si
évolution naturelle du polythéisme au monothéisme
il y a, alors,
ne pourrait-il pas y
avoir une évolution naturelle du monothéisme vers
l'athéisme ? » (Ibn Warraq)
Homo sapiens
economicus
« Vous
êtes prisonniers d'un système de civilisation qui vous
pousse plus ou moins à détruire le monde pour survivre.
» (Daniel Quinn)
« Nous ne
détruisons pas le monde par simple maladresse. Nous
détruisons le monde parce que nous sommes, au sens propre du
terme et d'une manière parfaitement
délibérée, en guerre contre lui. »
(Daniel Quinn)
« Le
meilleur espoir pour l'avenir de la Terre serait la naissance d'une
nouvelle science se préoccupant d'abord de l’environnement,
ensuite seulement du profit. »
(Cindy de Wit, Office suédois de protection de l’environnement)
Emancipation du dogme biblique d’un dieu
démiurge, le capitalisme tout autant épris du même
anthropocentrisme dominant, apparaît comme atteint du même
autisme quand il s’agit de l’accorder avec la notion futurible. La
cupidité à court terme fait qu’il place le gain comme
prioritaire au souci de conservation, ce qui revient tout stupidement
à scier la branche sur laquelle la banque est assise. Religion
du capital et écologie constituent un autre couple
contre-nature, une seconde étape dans l’œuvre de
démolition environnementale. L’environnement n’aura même
pas été le talon d’Achille du capitalisme, mais le cadet
de ses soucis. C’est tout juste si après un siècle
d’excès spéculatifs que nous avons pourtant payés
très cher, une prise de conscience très relative marque
la fin de l’insouciance de progrès. Il n’est pas un journal qui
n’ait sa page environnementale, où désastres
annoncés ou consommés alimentent pêle-mêle
des colonnes de réquisitoires et de mea culpa distingués.
La perception n’est plus la même que durant les « trente
glorieuses », l’onde du choc pétrolier de 1973, la maladie
de Creutzfeld-Jacob, puis toutes les polémiques intervenues
depuis (celle des OGM étant peut-être la plus symbolique)
ont mis la puce à l’oreille et interrompu cette
première modernisation. L’émancipation est
derrière nous et nous avons « externalisé »
bien des phénomènes. La machine reste emballée,
mais les acteurs semblent frustrés, refoulés,
sollicités par mille conseils et précaution. La visite
d’un supermarché ne se fait plus dans la même insouciance…
On consomme attentifs, coupables, voire pessimistes. Mais on consomme
fatalement.
Ironie du sort qu’un mot initialement
péjoratif inventé au milieu du XIXe siècle par
Karl Marx puisse être revendiqué plus tard par le
système lui-même qu’il tentait de pourfendre. Ayn Rand,
philosophe objectiviste, participa grandement à cette
requalification en opposant notamment ce capitalisme au théisme,
au relativisme et au communisme, faux athéisme pour une
resacralisation : « Ma
philosophie conçoit essentiellement l'Homme comme un être
héroïque dont l'éthique de vie est la poursuite de
son propre bonheur, la réalisation de soi son activité la
plus noble, et la Raison son seul absolu. » Par la
sublimation du droit de propriété individuelle, le
nouveau concept économique prône alors le capital non
consommé de suite, dans une finalité de stockage ou de
bien de production. Ce principe perpétuel de l’accumulation
induit l’investissement comme potentiel augmentatif, avec l’entreprise
comme nouvelle chapelle où les capitaux, source de revenus,
n'appartiennent pas, en règle générale, à
celles et à ceux qui les mettent en valeur par leur travail. Des
actionnaires acquièrent des parts de marché et
reçoivent des dividendes. Le profit est ainsi l’objectif
prioritaire. Avec un clin d’œil collectiviste et souvent en
mixité avec le capitalisme individuel, le capitalisme d’Etat est
une forme plus maligne.
Pour suppléer au sentiment de frustration et
au statut d’inégalité, le capitalisme
génère une religion de la consommation qui donne une
infime part du gâteau au travailleur, lui permettant d’accepter
une précarité devenue relative. Comme le sermon
promettait le paradis à ceux pour lesquels la vie terrestre
était un enfer, la publicité désormais dite
« communication » par euphémisme, saoule le
consommateur qui n’y voit que du feu et se contente de se retrouver
prisonnier d’objets futiles ou symboliques (virilité,
beauté, jeunesse, séduction, libido, liberté,
évasion, vitesse…). Le parfum générique ne risque
pas de faire recette chez les « marchands du temple » !
Dans les églises, les mosquées et les temples,
l’endoctrinement est précoce. Dans l’idéologie de la
consommation, l’enfant est tout autant pris en otage. Voici donc Dieu,
Allah, Yahvé remplacés par l'argent, le profit, la
propriété, le marché des marchandises et des
valeurs boursières « pour tous », la bible, les
évangiles et le coran par le marketing et la com, les saints par
les PDG du Dow Jones et autres banquiers canonisés de leur
vivant, le chemin de croix par les étapes de la mondialisation,
les martyrs devenus licenciés sur l'autel du profit, le
nouveau catéchisme s’enseignant dans les écoles de
commerce et dernière manipulation, le scoutisme se nomme
écologisme pour l’accomplissement de bonnes actions qui ne
mangent pas de pain. Voici pour la désertification des esprits.
Opium du peuple ou capitalisme à visage humain, la
Planète succombe à une pareille domination qui la rend
exsangue car pas plus que les trois grandes religions, le capitalisme
ne connaît pas la pondération et ne cesse de
surenchérir, en dépit des effets d’annonce promettant de
faire amende honorable.
Comme s’il fallait mettre à bas le
biopatrimoine pour s’affranchir du progrès, la nature est ainsi
considérée comme « au service de l'homme »
qui doit bien la gérer. Cette conception «
anthropocentrique » (l'homme est le centre du monde) est, depuis
plus d'un siècle, dénoncée par une nouvelle
tendance, le « biocentrisme », au carrefour des
philosophies orientales, des holistes américains et du naturisme
germano-scandinave, qui place toutes les formes de vie sur un pied
d'égalité, avec des droits équivalents. « Chacun de nous est un essai de la nature
dont le but est l'homme » (Hermann Hesse).
Du vaudou au Veau
d’or : le capitalisme « sur brûlis »
« Chaque
pas vers le progrès de l'agriculture capitaliste, chaque gain de
fertilité à court terme, constitue en même temps un
progrès dans la ruine des sources durables de cette
fertilité. Plus un pays, les États-Unis du nord de
l'Amérique par exemple, se développe sur la base de la
grande industrie, plus ce procès de destruction s'accomplit
rapidement. La production capitaliste ne développe donc la
technique et la combinaison du procès de production sociale
qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où
jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. »
(Karl Marx, Le Capital, 1867)
« Nous nous
sommes enrichis de l’utilisation prodigue de nos ressources naturelles,
et nous avons de justes raisons d’être fiers de notre
progrès. Mais le temps est venu d’envisager sérieusement
ce qui arrivera quand nos forêts ne seront plus, quand le
charbon, le fer et le pétrole seront épuisés,
quand le sol aura été appauvri et lessivé vers les
fleuves, polluant leurs eaux, dénudant les champs et faisant
obstacle à la navigation. » (Théodore
Roosevelt, 1908)
Là où les rituels religieux sont en
déclin, le mythe de l’argent s’y substitue et parachève
l’œuvre de destruction engagée contre la Planète. C’est
le temps perpétré du Veau d’or, idole fondue au pied du
Mont Sinaï à partir des bijoux des Israélites lors
de l’Exode et qui symbolise l’actuel système marchand distillant
une pensée unique et agressant irréversiblement la
biosphère.
Le capitalisme est à l’évidence la
cause principale de la destruction actuelle de l'environnement. Il
s’agit d’une idéologie toute spéculative, peu perspicace
au niveau environnemental, voire inconciliable avec l’idée de
sauvegarde des ressources naturelles, en tout cas très à
l’écart de la moindre sagesse. D’où la fumeuse invention
du développement durable comme couverture et trompe-l’œil,
supercherie suprême, pour encore et encore profiter des
dysfonctionnements provoqués. Un français moyen consomme
déjà comme s'il avait quatre planètes à sa
disposition, et nous ne devons notre bulle d’oxygène et notre
boulette de surconsommation qu’à une disparité
mondialement imposée. Divers instituts de prospective ont
maintes fois prédit le cauchemar écologique si un pays
comme la Chine venait à adopter à moyen terme le mode de
vie occidental que nous prônons comme miroir aux alouettes. Les
diverses extrapolations de la version chinoise du rêve
américain conduisent à une catastrophe planétaire,
notamment en matière de consommation alimentaire,
énergétique et de matières premières.
L’irruption schizophrénique de l’économie de
marché dans le concept maoïste décomposé, de
plus en plus confirmé, ouvre la porte au début de la fin,
dans une contrée où la pollution métropolitaine
était déjà considérable sans ça.
Science, technique, industrie, capitalisme
associés sont aptes à occasionner des dégâts
mettant en danger les équilibres fondamentaux de notre
planète. Le mode capitalisme n’est pas écologiquement
viable, il faut le dire, le redire. Nos économies modernes sont
toujours basées sur la méthode ancestrale de la culture
sur brûlis, laquelle suppose qu'il y ait des ressources infinies,
non tarissables, et qu'une croissance illimitée soit viable.
Nous savons depuis longtemps que c'est faux, mais nous
perpétrons effrontément le système en nous mentant
à nous-mêmes. La culture sur brûlis de
naguère était du type parcellaire, non crématoire
du monde comme ce l’est, avec les lois actuelles des marchés
lucratifs et des objectifs spéculatifs à destination de
milliards d’individus. Ces stratégies du brûlis et de
l’écobuage, dont la métaphore « politique de la
terre brûlée » en dit long, fut valable pendant des
milliers d'années dans des régions sous-peuplées.
On continue à détruire et à brûler mais on
ne laisse désormais plus assez de temps aux ressources pour
récupérer. Notre multitude qui a pour conséquence
la brièveté des cycles. La plupart des
économies industrielles contemporaines sont dépendantes
de réserves de main d'oeuvre jetables, de la
disponibilité en matériaux bruts, du manque de biens et
des demandes illimitées. Un système économique
raisonnable s’appuierait sur la réalité des limites de
croissance et un souci des effets à long terme. Plutôt que
d’exploiter sans discernement les ressources et de jeter les
déchets, un système acceptable économiserait et
recyclerait.
Pour maintenir la cadence de la machine à
miner les ressources, nous sacrifions la vie elle-même. Le
potentiel susceptible de nourrir 10 milliards d'être humains a
beau exister, la volonté d'en assurer le juste partage, elle,
n'existe pas. L'échec récent des efforts visant à
assurer une meilleure répartition de l'eau illustre bien ce
problème. Sept millions d'enfants sont morts de faim et de soif
en 1998. « Malgré
l'essor de la richesse collective, évaluée maintenant
à 24.000 milliards de dollars par an, environ 1,2 milliard de
personnes dans le monde entier continuent de vivre avec moins d'un
dollar par jour – situation définie par l'expression
«extrême pauvreté» et
caractérisée par la faim, l'analphabétisme, la
vulnérabilité, la maladie et les décès
prématurés. La moitié des humains vivent avec 2
dollars par jours ou moins. » (Source : Rapport sur le
développement dans le monde 200-2001 : « Combattre la
pauvreté », New York, Oxford University Press).
L’eau, c’est la vie. Elle devrait à ce titre
être reconnue comme bien commun de l’humanité, au lieu
d’être exploitée de façon privée pour le
profit. Le scénario est inverse et des 51 millions de personnes
qui en 1990 dépendaient de sociétés privées
pour leur accès à l’eau potable, ce sont 460 millions qui
y étaient assujettis en 2002 ! En dépit de son prix
excessivement élevé, la consommation d’eau en bouteille
progresse assidûment dans le monde depuis une trentaine
d’années, avec une augmentation annuelle de l’ordre de 12%. Sous
la pression des transnationales de l’agroalimentaire, l’industrie et
l’agriculture intensive surexploite et s’approprie l’eau,
décidant en hégémonie de son utilisation,
même si celle-ci la rend impropre à d’autres usages. Il
s’agit là d’une figure de privatisation. Plus l’eau naturelle,
décentralisée, est polluée, plus le terrain est
favorable pour le développement du marché de l’eau en
bouteille, dont Nestlé est le leader mondial. Au Pakistan,
Nestlé a mené une campagne de « prévention
» contre les dangers de l’eau distribuée par le
réseau... avant d’y lancer son eau Pure Life. Quoi de plus
facile de s’interposer dans ces pays où les fontaines «
négligemment » hors d’usage, sont « assistées
» d’échoppes approvisionnées par les compagnies
assoifeuses de la Planète ? Les anecdotes sont innombrables et
calquent l’agissement capitaliste habituel dans les pays en
difficultés, soumis à une dette extérieure
imaginaire et où notre conduite prédatrice est
impitoyable. Des ONG occidentales sont là pour veiller à
la salubrité de l’eau, et ce que l’on donne d’une main, on le
reprend de l’autre.
Après l’expansion colonialiste qui pilla et
génocida les continents vierges, la mondialisation va
désormais permettre la reprise des méfaits de notre
système dans les pays les plus fragiles, avec l’écocide
en prime. Les méthodes de dépeçage de l’Afrique
nous laissent pantois et mettent en alarme les ONG humanitaires et
environnementales, ainsi que les journalistes, philosophes et artistes
de bonne volonté et qui s’évertuent à
dénoncer le complot. C’est le cas, entre autres, pour
l’exploitation des diamants en Sierra Leone ou du pétrole en
Angola. Mais l’écocide du Lac Victoria est sans nul doute la
plus effroyable référence en la matière. La
région tanzanienne des Grands Lacs, l’un des berceaux de
l’humanité et récemment déstabilisée par le
génocide rwandais, est présentement mise à sac par
le cynisme des grandes puissances. Le cauchemar commença par
l’introduction à titre expérimental de la perche du Nil,
prédateur vorace, dans les eaux du Lac Victoria. La tentative
peut être déjà évaluée comme sans
discernement quand on sait qu’après la disparition des
espèces, la seconde plaie touchant la biodiversité est
l’introduction d’espèces allochtones. Comme on pouvait s’y
attendre de la part d’un tel prédateur, la perche décima
l’entièreté des populations des poissons autochtones. De
cette catastrophe écologique anéantissant la chaîne
trophique d’un plan d’eau majeur de la Planète, naquit une
industrie fructueuse, puisque la chair blanche de l'énorme
poisson est exportée avec succès dans tout
l'hémisphère Nord. De superbes usines de conditionnement,
subventionnées par la Commission Européenne, sont venues
bouleverser le mode de vie locale des pêcheurs artisanaux et
mettre le poisson hors de leur portée. Chaque emploi
créé a par ailleurs détruit huit emplois
traditionnels de l’économie informelle. Prostitution et sida se
sont étendus. Le trafic aérien justifié par
l’exportation halieutique permet en retour à d’immenses
avions-cargos russes et affrétés par des compagnies
européennes, d’importer simultanément des caisses d’aide
humanitaire et en toute impunité des armes pour alimenter les
guerres locales d’une zone en conflits permanents. Lorsque nous
achetons bon marché ces beaux filets blancs dans nos
hypermarchés, nous cautionnons le trafic d’armes et nous
affamons la Tanzanie. Le plus grand lac d’Afrique (68.000 km2) et le
quatrième du monde, autour duquel vivent plus de 30 millions de
personnes, sert ainsi de pivot aux échanges entrecroisés
de la mondialisation. L’écosystème était
déjà menacé depuis les années 90 dans la
partie ougandaise du lac par l’envahissement d’une jacinthe d’eau
sud-américaine, dont on ne savait rien de sa présence
ici. Voici maintenant la diversité très entamée
par une mauvaise expérience, « erreur » fondatrice
d’un business juteux. Mais ce n’est pas tout ? Il faut remonter
à la fin du XIXe pour apprécier d’autres méfaits.
En 1887, une expédition militaire italienne importa, en
Erythrée, la peste bovine jusqu’en ces temps totalement absente
de cette partie du monde. Le virus se développa sur toute
l’Afrique orientale et australe, avec une mortalité de 90% du
bétail. C’est ainsi que le cheptel ovin des alentours du Lac
Victoria passa au cours de l’année 1891 de 400.000 à
moins de 20.000 têtes, et qu’un même effondrement toucha
les ongulés sauvages, alors tout aussi dépourvus
d’immunité naturelle. On peut imaginer la détresse
engendrée au niveau humain. En 1994, et sous le slogan «
Pour un maximum de revenus durables », les trois pays riverains
signaient un accord en vue d’assurer « un
écosystème stable du Lac Victoria, capable de subvenir
aux besoins de nourriture, de revenus, d’une eau saine, d’emplois, d’un
environnement à l’abri des maladies, et d’une réserve de
biodiversité. » !!! C’est ainsi que nous exportons notre
fameux développement durable. Le Cauchemar de Darwin,
documentaire du réalisateur Hubert Sauper, a permis en 2005 de
prendre conscience de ces abîmes de déshumanité,
nées du capitalisme prédateur et générateur
depuis des siècles d’une paupérisation « durable
».
Extraits de
“L’impasse du futur”, de Michel Tarrier
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