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L'impasse du Futur
Par Michel Tarrier

"L’homme n’a aucun droit naturel d’utiliser la biosphère selon sa fantaisie, au gré de son profit et de son divertissement; le faisant, il abuse d’un droit qu’il s’est attribué à lui-même et qui s’apparente au”droit du plus fort”, c’est-à-dire au plus abominable des droits." Professeur Jean-Claude Nouët


Michel Tarrier au Maroc
Michel Tarrier au Maroc



EXTRAITS DU MANUCRIT, "L'IMPASSE DU FUTUR"

« Thank you, Satan ! »

    S’il y avait un retour de bâton, si nous méritions une juste punition au mal imposé au monde animal, à ces corridas, à ces jeux idiots, à ces rituels indécents, à ces animaux de trait depuis des lustres rués de coups, à ce meilleur compagnon de l’homme enchaîné court, à ce chevreuil tiré pour le plaisir, à cette chouette clouée sur la grange, à cette innocente couleuvre décapitée, à ces élevages en batterie, à cet atroce face à face du doux agneau avec l’abattoir, à ces chevaux saignants déchargés à la grue comme des grumes, interrogeons-nous si au-delà du trop rare toréador bienheureusement encorné, ces pandémies nouvelles de peste porcine africaine, de fièvre équine, de tremblante du mouton, de vache folle, de poulet à la dioxine, et maintenant de grippe aviaire, et de tous les prions, bactéries et virus vindicatifs à venir, ne sont pas autant de châtiments, de peines infligées, de monnaies de notre pièce, comme revers de repentance, de contrition à notre zéro de conduite. On peut naïvement le voir ainsi. Car dans la galerie des effets boomerang (« Détruisez l’environnement et l’environnement vous détruira »), ou des lois dites divines (« Celui qui tue par l’épée périra par l’épée »), ces images apocalyptiques d’hommes masqués s’afférant à éliminer, par la chaux ou le feu, leur bétail ou leur volaille contaminés ne manque pas de pathétique. Parce que, quand même, se nourrir d’animaux élevés hors sol dans des conditions concentrationnaire, rendus cannibales car nourris de leurs propres restes d’équarrissage, n’est-ce pas un comble capitaliste qui mérite quelques foudres ? De quoi attrister davantage l’ascète et le végétarien, s’ils n’en sont pas eux-mêmes victimes, puisque contraints à une colocation de la Planète en compagnie de monstres.


Les religions agraires : dieu des pesticides


« Travaillez, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins. »

(Jean de La Fontaine, Le Laboureur et ses Enfants)

 

L’un des indices de l’invention (et de l’inexistence) d’un dieu créateur est son irruption subséquemment à l’apparition de l’agriculture et à la sédentarisation de l’homme. Passé maître dans la soumission des plantes et des bêtes, l’ancien cueilleur-chasseur nomade ne pouvait cultiver, élever, « exploiter », qu’en gommant toute relation mystique liée au vivant. Tout esprit susceptible d’habiter son potager et son étable devenait gênant, la sacralité ne se résumant plus, par exemple, qu’au pain et au vin. L’exemple hindouiste nous prouve encore que se nourrir d’une vache sacrée est problématique ! En fait, Dieu, Yahvé et Allah apparaissent comme un bricolage tricéphale opportun, à ranger dans la cabane de jardinage, avec la faucille, la binette, la houe et les biocides. On imagine mal, à ce jour, les divinités chassées à coup de fongicides ou devant habiter des OGM ! La biotechnologie de Monsanto peut être reconnaissante aux monothéismes. Dommage pour les abeilles et la pollinisation. C’est comme un complot contre la Terre, une guerre contre le vivant, le constat est affligeant.


Exhortation contre le spécisme


« Assez ! Assez ! crient les gorilles, les cétacés, arrêtez votre humanerie !
Assez ! Assez ! crient le désert et les glaciers, crient les épines hérissées,

déclouez votre Jésus-Christ ! Assez ! Suffit ! »
(Claude Nougaro)


A l’heure où il est question d’intégrer pleinement la biodiversité dans une logique telle que le développement durable, il devrait être à l’ordre du jour de réconcilier l’ensemble des espèces, et notamment celles animales, et pas uniquement les plus proches taxinomiquement, à l’animal humain. Loin d’être une vertu superflue dont témoignerait une marge excentrique de notre population, ou un « supplément d’âme », cette attitude égalitaire entre espèces ne serait rien moins qu’une exigence. Celle de modérer notre ambitieuse et dangereuse domination anthropocentrique en accordant à toute forme vivante la place qui lui revient sur cette Planète, et en rendant le territoire moral et spatial que nous usurpons depuis d’avènement des religions monothéistes. Si les combats contre le racisme et le sexisme sont loin d’être gagnés, il est grand temps d’y associer la lutte contre le spécisme. C’est en sauvant les autres espèces, du bonobo à la clématite, que l’homo sapiens se sauverait lui-même. Mais « faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages » !


L'ébranlement de nos certitudes


    Alors, voilà que nous avons quasiment « rempli la Planète », nous risquons d’avoir un 10 milliardième colocataire de notre Maison du Quaternaire au milieu de ce siècle et la Terre épuisée, vidée de ses ressources par nos usages téméraires, nourrira t’elle cette intrépide fourmilière ? Les prévisions des sociologues, économistes, agronomes, géographes, nutritionnistes, experts en matière de politiques alimentaires et agricoles, ne sont pas à l’optimisme. Devrons-nous agir comme les peuples premiers qui, en dépit du vif amour pour leurs progénitures, pratiquaient l’infanticide désespéré comme régulation en temps de disette ? C’est d’ailleurs ce que nous faisons par pays appauvris interposés. Les pauvres sont plus pauvres aujourd'hui qu'hier. Chacune des 200 personnes les plus riches du monde détient approximativement l'équivalent de la fortune de 1,2 milliards de personnes pauvres ! La fortune des trois individus les plus riches de la Planète est supérieure au PIB des 48 pays les plus démunis. Un milliard d'habitants n'ont pas accès à l'eau potable. 30.000 enfants meurent chaque jour de faim, auxquels s’ajoutent quelques 10.000 qui décèdent de maladies rendues plus meurtrières par la malnutrition. Plus de la moitié des 4,1 milliards d'habitants des pays en développement ne jouissent pas d’un minimum d'instruction. Le credo n’est pas nouveau, il est insistant, mais rien ne semble vraiment corriger nos mentalités, entre l’aboulie du quotidien, le privilège d’être informé de toutes les horreurs sur le champ, de constater la multiplication des ONG humanistes dont les bonnes fins restent à prouver dans un univers avoué de grande corruption, et la bonne conscience d’avoir compris la leçon mais de faire comme si de rien n’était. « Nous n’habitons plus la même planète que nos aïeux : la leur était immense, la nôtre est petite » (Bertrand de Jouvenel). Les prodigieuses facilités de communication, les grandes innovations technologiques et une intégration de plus en plus efficace des marchés visant à une amélioration des conditions de vie ne favorisent qu’un très petit nombre de terriens. Précarité et disparité concernent tous les continents. Tandis que les plus riches polluent les rivières et épuisent les nappes phréatiques, deux milliards de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable, 12.000 en meurent chaque jour, 6 millions d’enfants décèdent chaque année pour avoir bu de l’eau contaminée. Les pauvres paient parfois l’eau en bidon plus cher que les riches ne l’obtiennent au robinet. En Amérique Latine, 7 % de la population possède 93 % des terres. Etc. On gesticule, on persévère dans le mensonge, avec des lois iniques impliquant boucs-émissaires et chasses aux sorcières comme sauf-conduits, on s’agite dans une pantomime incantatoire de bonnes intentions tout en continuant à concocter des guerres de religions, des cancers, des sida, des inondations et des désertifications. Des déferlantes d’immigrés clandestins, de « réfugiés de l’environnement », sont en phase de déborder les frontières, tentatives souvent tragiquement payées par des hommes n’aspirant qu’au travail et à la dignité, comme entre l’Afrique et l’Europe. Occidentaux et Arabes étaient moins regardants sur les mouvements migratoires lorsqu’ils en étaient les esclavagistes investigateurs, commanditaires ou sous-traitants.  Alors, face à la menace,  la Communauté européenne promet, hâtivement, de combler les disparités de l’Afrique, de faire en deux temps, trois mouvements, ce à quoi elle résiste depuis plusieurs siècles.

L’idéal de vérité inhérent à l’Evangile a fini par se retourner contre les dogmes chrétiens. « Le mensonge n’est pas haïssable en lui-même, mais parce qu’on finit par y croire. » (Marcel Arland). Fictions, promesses et mensonges ont été dénoncés par les philosophes, et particulièrement par F. Nietzsche qui, après Voltaire, osa une critique en règle du christianisme : « Je suis le premier à avoir découvert la vérité, par le fait que je suis le premier à avoir senti, - à avoir flairé -, le mensonge comme mensonger. » Le déclin du christianisme est né du ressentiment des opprimés. L’information vaticanesque perpétrée au quotidien par les médias ne saurait cacher des églises désertées. La religion culpabilisante de troupeau qui enseignait obéissance, soumission, renoncement aux biens terrestres, crédulité aux prétendus miracles est vouée à disparaître. Une sexualité répudiée, un idéal ascète, l’innocence niée, le doute interdit, la science et la philosophie bannies, cette religion sectaire et prête à tous les compromis n’était que l’antithèse des vœux du Christ. Le christianisme s’en va en guerre, condamne, accumule les richesses, falsifie, ment, nie la vérité, l’amour du prochain est une histoire à dormir debout. L’apparition spontanée de sectes ou l’involution de certaines universités intégristes américaines réfutant le darwinisme, ne sont que des épiphénomènes réactionnaires qui entendent combler quelques vides en captant des mystiques égarés. Alors tout s’écroule, la morale s’effondre et incapables d’un retour aux sources préchrétiennes qui nous apparaissent comme incongrus, déçus par les tentatives marxistes, nous n’avons plus que l’aveugle consommation capitaliste comme substitution à ce système de valeurs.


    « Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l'intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d'un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l'obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l'au-delà, l'ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l'épouse et la mère, l'âme et l'esprit. Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré... » (Michel Onfray)


    « Si évolution naturelle du polythéisme au monothéisme il y a, alors,
ne pourrait-il pas y avoir une évolution naturelle du monothéisme vers l'athéisme ? » (Ibn Warraq)


Homo sapiens economicus


    « Vous êtes prisonniers d'un système de civilisation qui vous pousse plus ou moins à détruire le monde pour survivre. » (Daniel Quinn)


    « Nous ne détruisons pas le monde par simple maladresse. Nous détruisons le monde parce que nous sommes, au sens propre du terme et d'une manière parfaitement délibérée, en guerre contre lui. » (Daniel Quinn)


    « Le meilleur espoir pour l'avenir de la Terre serait la naissance d'une nouvelle science se préoccupant d'abord de l’environnement, ensuite seulement du profit. »
(Cindy de Wit, Office suédois de protection de l’environnement)


    Emancipation du dogme biblique d’un dieu démiurge, le capitalisme tout autant épris du même anthropocentrisme dominant, apparaît comme atteint du même autisme quand il s’agit de l’accorder avec la notion futurible. La cupidité à court terme fait qu’il place le gain comme prioritaire au souci de conservation, ce qui revient tout stupidement à scier la branche sur laquelle la banque est assise. Religion du capital et écologie constituent un autre couple contre-nature, une seconde étape dans l’œuvre de démolition environnementale. L’environnement n’aura même pas été le talon d’Achille du capitalisme, mais le cadet de ses soucis. C’est tout juste si après un siècle d’excès spéculatifs que nous avons pourtant payés très cher, une prise de conscience très relative marque la fin de l’insouciance de progrès. Il n’est pas un journal qui n’ait sa page environnementale, où désastres annoncés ou consommés alimentent pêle-mêle des colonnes de réquisitoires et de mea culpa distingués. La perception n’est plus la même que durant les « trente glorieuses », l’onde du choc pétrolier de 1973, la maladie de Creutzfeld-Jacob, puis toutes les polémiques intervenues depuis (celle des OGM étant peut-être la plus symbolique) ont mis la puce à l’oreille et  interrompu cette première modernisation. L’émancipation est derrière nous et nous avons « externalisé » bien des phénomènes. La machine reste emballée, mais les acteurs semblent frustrés, refoulés, sollicités par mille conseils et précaution. La visite d’un supermarché ne se fait plus dans la même insouciance… On consomme attentifs, coupables, voire pessimistes. Mais on consomme fatalement.


    Ironie du sort qu’un mot initialement péjoratif inventé au milieu du XIXe siècle par Karl Marx puisse être revendiqué plus tard par le système lui-même qu’il tentait de pourfendre. Ayn Rand, philosophe objectiviste, participa grandement à cette requalification en opposant notamment ce capitalisme au théisme, au relativisme et au communisme, faux athéisme pour une resacralisation : « Ma philosophie conçoit essentiellement l'Homme comme un être héroïque dont l'éthique de vie est la poursuite de son propre bonheur, la réalisation de soi son activité la plus noble, et la Raison son seul absolu. » Par la sublimation du droit de propriété individuelle, le nouveau concept économique prône alors le capital non consommé de suite, dans une finalité de stockage ou de bien de production. Ce principe perpétuel de l’accumulation induit l’investissement comme potentiel augmentatif, avec l’entreprise comme nouvelle chapelle où les capitaux, source de revenus, n'appartiennent pas, en règle générale, à celles et à ceux qui les mettent en valeur par leur travail. Des actionnaires acquièrent des parts de marché et reçoivent des dividendes. Le profit est ainsi l’objectif prioritaire. Avec un clin d’œil collectiviste et souvent en mixité avec le capitalisme individuel, le capitalisme d’Etat est une forme plus maligne.


    Pour suppléer au sentiment de frustration et au statut d’inégalité, le capitalisme génère une religion de la consommation qui donne une infime part du gâteau au travailleur, lui permettant d’accepter une précarité devenue relative. Comme le sermon promettait le paradis à ceux pour lesquels la vie terrestre était un enfer, la publicité désormais dite « communication » par euphémisme, saoule le consommateur qui n’y voit que du feu et se contente de se retrouver prisonnier d’objets futiles ou symboliques (virilité, beauté, jeunesse, séduction, libido, liberté, évasion, vitesse…). Le parfum générique ne risque pas de faire recette chez les « marchands du temple » ! Dans les églises, les mosquées et les temples, l’endoctrinement est précoce. Dans l’idéologie de la consommation, l’enfant est tout autant pris en otage. Voici donc Dieu, Allah, Yahvé remplacés par l'argent, le profit, la propriété, le marché des marchandises et des valeurs boursières « pour tous », la bible, les évangiles et le coran par le marketing et la com, les saints par les PDG du Dow Jones et autres banquiers canonisés de leur vivant, le chemin de croix par les étapes de la mondialisation, les martyrs devenus  licenciés sur l'autel du profit, le nouveau catéchisme s’enseignant dans les écoles de commerce et dernière manipulation, le scoutisme se nomme écologisme pour l’accomplissement de bonnes actions qui ne mangent pas de pain. Voici pour la désertification des esprits. Opium du peuple ou capitalisme à visage humain, la Planète succombe à une pareille domination qui la rend exsangue car pas plus que les trois grandes religions, le capitalisme ne connaît pas la pondération et ne cesse de surenchérir, en dépit des effets d’annonce promettant de faire amende honorable.


    Comme s’il fallait mettre à bas le biopatrimoine pour s’affranchir du progrès, la nature est ainsi considérée comme « au service de l'homme » qui doit bien la gérer. Cette conception « anthropocentrique » (l'homme est le centre du monde) est, depuis plus d'un siècle, dénoncée par une nouvelle tendance, le « biocentrisme », au carrefour des philosophies orientales, des holistes américains et du naturisme germano-scandinave, qui place toutes les formes de vie sur un pied d'égalité, avec des droits équivalents. « Chacun de nous est un essai de la nature dont le but est l'homme » (Hermann Hesse).


Du vaudou au Veau d’or : le capitalisme « sur brûlis »


    « Chaque pas vers le progrès de l'agriculture capitaliste, chaque gain de fertilité à court terme, constitue en même temps un progrès dans la ruine des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, les États-Unis du nord de l'Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s'accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. »
(Karl Marx, Le Capital, 1867)


    « Nous nous sommes enrichis de l’utilisation prodigue de nos ressources naturelles, et nous avons de justes raisons d’être fiers de notre progrès. Mais le temps est venu d’envisager sérieusement ce qui arrivera quand nos forêts ne seront plus, quand le charbon, le fer et le pétrole seront épuisés, quand le sol aura été appauvri et lessivé vers les fleuves, polluant leurs eaux, dénudant les champs et faisant obstacle à la navigation. » (Théodore Roosevelt, 1908)


    Là où les rituels religieux sont en déclin, le mythe de l’argent s’y substitue et parachève l’œuvre de destruction engagée contre la Planète. C’est le temps perpétré du Veau d’or, idole fondue au pied du Mont Sinaï à partir des bijoux des Israélites lors de l’Exode et qui symbolise l’actuel système marchand distillant une pensée unique et agressant irréversiblement la biosphère.


    Le capitalisme est à l’évidence la cause principale de la destruction actuelle de l'environnement. Il s’agit d’une idéologie toute spéculative, peu perspicace au niveau environnemental, voire inconciliable avec l’idée de sauvegarde des ressources naturelles, en tout cas très à l’écart de la moindre sagesse. D’où la fumeuse invention du développement durable comme couverture et trompe-l’œil, supercherie suprême, pour encore et encore profiter des dysfonctionnements provoqués. Un français moyen consomme déjà comme s'il avait quatre planètes à sa disposition, et nous ne devons notre bulle d’oxygène et notre boulette de surconsommation qu’à une disparité mondialement imposée. Divers instituts de prospective ont maintes fois prédit le cauchemar écologique si un pays comme la Chine venait à adopter à moyen terme le mode de vie occidental que nous prônons comme miroir aux alouettes. Les diverses extrapolations de la version chinoise du rêve américain conduisent à une catastrophe planétaire, notamment en matière de consommation alimentaire, énergétique et de matières premières. L’irruption schizophrénique de l’économie de marché dans le concept maoïste décomposé, de plus en plus confirmé, ouvre la porte au début de la fin, dans une contrée où la pollution métropolitaine était déjà considérable sans ça.


    Science, technique, industrie, capitalisme associés sont aptes à occasionner des dégâts mettant en danger les équilibres fondamentaux de notre planète. Le mode capitalisme n’est pas écologiquement viable, il faut le dire, le redire. Nos économies modernes sont toujours basées sur la méthode ancestrale de la culture sur brûlis, laquelle suppose qu'il y ait des ressources infinies, non tarissables, et qu'une croissance illimitée soit viable. Nous savons depuis longtemps que c'est faux, mais nous perpétrons effrontément le système en nous mentant à nous-mêmes. La culture sur brûlis de naguère était du type parcellaire, non crématoire du monde comme ce l’est, avec les lois actuelles des marchés lucratifs et des objectifs spéculatifs à destination de milliards d’individus. Ces stratégies du brûlis et de l’écobuage, dont la métaphore « politique de la terre brûlée » en dit long, fut valable pendant des milliers d'années dans des régions sous-peuplées. On continue à détruire et à brûler mais on ne laisse désormais plus assez de temps aux ressources pour récupérer. Notre multitude qui a pour conséquence la brièveté des cycles.  La plupart des économies industrielles contemporaines sont dépendantes de réserves de main d'oeuvre jetables, de la disponibilité en matériaux bruts, du manque de biens et des demandes illimitées. Un système économique raisonnable s’appuierait sur la réalité des limites de croissance et un souci des effets à long terme. Plutôt que d’exploiter sans discernement les ressources et de jeter les déchets, un système acceptable économiserait et recyclerait.


    Pour maintenir la cadence de la machine à miner les ressources, nous sacrifions la vie elle-même. Le potentiel susceptible de nourrir 10 milliards d'être humains a beau exister, la volonté d'en assurer le juste partage, elle, n'existe pas. L'échec récent des efforts visant à assurer une meilleure répartition de l'eau illustre bien ce problème. Sept millions d'enfants sont morts de faim et de soif en 1998. « Malgré l'essor de la richesse collective, évaluée maintenant à 24.000 milliards de dollars par an, environ 1,2 milliard de personnes dans le monde entier continuent de vivre avec moins d'un dollar par jour – situation définie par l'expression «extrême pauvreté» et caractérisée par la faim, l'analphabétisme, la vulnérabilité, la maladie et les décès prématurés. La moitié des humains vivent avec 2 dollars par jours ou moins. » (Source : Rapport sur le développement dans le monde 200-2001 : « Combattre la pauvreté », New York, Oxford University Press).


    L’eau, c’est la vie. Elle devrait à ce titre être reconnue comme bien commun de l’humanité, au lieu d’être exploitée de façon privée pour le profit. Le scénario est inverse et des 51 millions de personnes qui en 1990 dépendaient de sociétés privées pour leur accès à l’eau potable, ce sont 460 millions qui y étaient assujettis en 2002 ! En dépit de son prix excessivement élevé, la consommation d’eau en bouteille progresse assidûment dans le monde depuis une trentaine d’années, avec une augmentation annuelle de l’ordre de 12%. Sous la pression des transnationales de l’agroalimentaire, l’industrie et l’agriculture intensive surexploite et s’approprie l’eau, décidant en hégémonie de son utilisation, même si celle-ci la rend impropre à d’autres usages. Il s’agit là d’une figure de privatisation. Plus l’eau naturelle, décentralisée, est polluée, plus le terrain est favorable pour le développement du marché de l’eau en bouteille, dont Nestlé est le leader mondial. Au Pakistan, Nestlé a mené une campagne de « prévention » contre les dangers de l’eau distribuée par le réseau... avant d’y lancer son eau Pure Life. Quoi de plus facile de s’interposer dans ces pays où les fontaines « négligemment » hors d’usage, sont « assistées » d’échoppes approvisionnées par les compagnies assoifeuses de la Planète ? Les anecdotes sont innombrables et calquent l’agissement capitaliste habituel dans les pays en difficultés, soumis à une dette extérieure imaginaire et où notre conduite prédatrice est impitoyable. Des ONG occidentales sont là pour veiller à la salubrité de l’eau, et ce que l’on donne d’une main, on le reprend de l’autre.


    Après l’expansion colonialiste qui pilla et génocida les continents vierges, la mondialisation va désormais permettre la reprise des méfaits de notre système dans les pays les plus fragiles, avec l’écocide en prime. Les méthodes de dépeçage de l’Afrique nous laissent pantois et mettent en alarme les ONG humanitaires et environnementales, ainsi que les journalistes, philosophes et artistes de bonne volonté et qui s’évertuent à dénoncer le complot. C’est le cas, entre autres, pour l’exploitation des diamants en Sierra Leone ou du pétrole en Angola. Mais l’écocide du Lac Victoria est sans nul doute la plus effroyable référence en la matière. La région tanzanienne des Grands Lacs, l’un des berceaux de l’humanité et récemment déstabilisée par le génocide rwandais, est présentement mise à sac par le cynisme des grandes puissances. Le cauchemar commença par l’introduction à titre expérimental de la perche du Nil, prédateur vorace, dans les eaux du Lac Victoria. La tentative peut être déjà évaluée comme sans discernement quand on sait qu’après la disparition des espèces, la seconde plaie touchant la biodiversité est l’introduction d’espèces allochtones. Comme on pouvait s’y attendre de la part d’un tel prédateur, la perche décima l’entièreté des populations des poissons autochtones. De cette catastrophe écologique anéantissant la chaîne trophique d’un plan d’eau majeur de la Planète, naquit une industrie fructueuse, puisque la chair blanche de l'énorme poisson est exportée avec succès dans tout l'hémisphère Nord. De superbes usines de conditionnement, subventionnées par la Commission Européenne, sont venues bouleverser le mode de vie locale des pêcheurs artisanaux et mettre le poisson hors de leur portée. Chaque emploi créé a par ailleurs détruit huit emplois traditionnels de l’économie informelle. Prostitution et sida se sont étendus. Le trafic aérien justifié par l’exportation halieutique permet en retour à d’immenses avions-cargos russes et affrétés par des compagnies européennes, d’importer simultanément des caisses d’aide humanitaire et en toute impunité des armes pour alimenter les guerres locales d’une zone en conflits permanents. Lorsque nous achetons bon marché ces beaux filets blancs dans nos hypermarchés, nous cautionnons le trafic d’armes et nous affamons la Tanzanie. Le plus grand lac d’Afrique (68.000 km2) et le quatrième du monde, autour duquel vivent plus de 30 millions de personnes, sert ainsi de pivot aux échanges entrecroisés de la mondialisation. L’écosystème était déjà menacé depuis les années 90 dans la partie ougandaise du lac par l’envahissement d’une jacinthe d’eau sud-américaine, dont on ne savait rien de sa présence ici. Voici maintenant la diversité très entamée par une mauvaise expérience, « erreur » fondatrice d’un business juteux. Mais ce n’est pas tout ? Il faut remonter à la fin du XIXe pour apprécier d’autres méfaits. En 1887, une expédition militaire italienne importa, en Erythrée, la peste bovine jusqu’en ces temps totalement absente de cette partie du monde. Le virus se développa sur toute l’Afrique orientale et australe, avec une mortalité de 90% du bétail. C’est ainsi que le cheptel ovin des alentours du Lac Victoria passa au cours de l’année 1891 de 400.000 à moins de 20.000 têtes, et qu’un même effondrement toucha les ongulés sauvages, alors tout aussi dépourvus d’immunité naturelle. On peut imaginer la détresse engendrée au niveau humain. En 1994, et sous le slogan « Pour un maximum de revenus durables », les trois pays riverains signaient un accord en vue d’assurer « un écosystème stable du Lac Victoria, capable de subvenir aux besoins de nourriture, de revenus, d’une eau saine, d’emplois, d’un environnement à l’abri des maladies, et d’une réserve de biodiversité. » !!! C’est ainsi que nous exportons notre fameux développement durable. Le Cauchemar de Darwin, documentaire du réalisateur Hubert Sauper, a permis en 2005 de prendre conscience de ces abîmes de déshumanité, nées du capitalisme prédateur et générateur depuis des siècles d’une paupérisation « durable ».


Extraits de “L’impasse du futur”, de Michel Tarrier



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