Tout doit disparaître!
"Quand
cessera-t’on de penser qu'on peut fabriquer des citoyens de demain en
éduquant les enfants avec de simples slogans sans rien modifier
à l'environnement pestilentiel dans lequel ils évoluent ?
» Taslima Nasreen
"Pauvreté et dégradation
de l'environnement sont des phénomènes à
rétroaction positive, à savoir que les
conséquences de l'une rendent l'autre
inévitable. Quand on parle de sauvegarder
le biopatrimoine, le souci humanitaire
est toujours en contrepoint."
(Michel Tarrier)
« Nous n’héritons pas
la terre de nos parents, nous l'empruntons
à nos enfants »
(Antoine de Saint-Exupéry)

Les Cèdres meurent, la cédraie
est assassinée, que va-t'il en rester
dans quelques années? © Photo Michel Aymerich
En guise d'introduction
Salut Michel,
Ton
texte ci-dessous est excellent, vraiment, je vais le
mettre sur un des deux
sites ou les deux, je vais voir. Je comprends
parfaitement [ce qui]
t'a conduit à une telle mise au point.
Il est bien
dommage que si peu de naturalistes, d'écologues et
d'écologistes
écrivent de la sorte. Il
est même dommageable qu'il ne le fassent pas. Les choses auraient
un autre aspect. Je constate que c'est un milieu
extrêmement timoré et
coincé dés qu'il s'agit de prendre partie et de
s'engager, surtout lorsqu'il
s'agit du Maroc.
Dire qu'il y en a, j'en ai
entendu! qui sont irrités par tes propos, mais leur
conscience doit les démanger.
Je fréquente plus ou
moins ce milieu, mais je suis fréquemment moralement
profondément outré par
cette propension à se réfugier dans l'étude et la
connaissance sans se soucier
de les mettre au service de cette cause urgente qu'est
la sauvegarde des espèces et des écosystèmes,
laquelle est intrinsèquement
inséparable de la lutte contre les causes
qui provoquent la pauvreté
humaine.
Mais je suis tout autant outré par ceux, plus nombreux
d'ailleurs,
qui invoquant la pauvreté humaine
"oublient" sauvegarde des espèces,
écologie, etc., ne comprenant manifestement pas
l'interaction entre pauvreté
et destruction des équilibres écologiques et
destruction de ceux-ci et
pauvreté (au sens de misère, précisons-le). Et
puisque
nous-y sommes, qui dit
pauvreté à un pôle, dit richesse à l'autre,
car dans les
domaines économique
et social, l'accumulation de richesses provoque
la pauvreté. Et l'ensemble
richesse-pauvreté provoque un appauvrissement des
écosystèmes appelés
"ressources naturelles", lesquels en
mourant ne laisse plus place à la
vie, fut-elle celle d'humains s'étant imaginés pouvoir
impunément consommer
la Nature...
Les destructions des écosystèmes dans
divers pays d'Afrique subsaharienne et la désertification ainsi
provoquée ne
sont-elles pas un des facteurs principaux
de l'exode de populations affamées dont nous avons
vu encore quelques
exemples lors de ces images terribles d'Africains
noirs au Maroc cherchant
à tout prix à rejoindre le paquebot pollueur
qu'est l'Europe par la
passerelle espagnole? Combien de Boat People (l'as-tu
remarqué l'expression
est réservée au vietnamiens et cubains,
POURQUOI?) sur les côtes marocaines? combien de
milliers de morts par noyade en
quelques années? Je
connais quelques chiffres effarants, je ne pose
la question que pour inviter
à s'y intéresser.
Tu sais, j'y pense, cela
pourrait être judicieux d'envoyer lorsqu'il paraîtra ton
livre sur la biodiversité du Maroc au roi de ce
pays, accompagné
d'une série de tes textes et d'une lettre
adéquate. Dans cette lettre, il faudrait
d'ailleurs préciser que l'éditeur et
toi, vous aviez été demandeurs d'une
préface par une haute autorité marocaine,
prince, princesse ou autre, mais que
selon toute probabilité votre requête
avait été bloquée, ne parvenant jamais
à la destination souhaitée. Bloqué à
quel niveau, c'est là la
question?
On peut supposer en toute logique que le roi
et son entourage immédiat n'ont eu aucune
connaissance de l'existence du manuscrit. Ce n'est
certes pas le premier de leurs
soucis, sinon ils n'auraient pas attendu
ton livre, mais qui sait?
Qui sait?
peut-être cela pourrait-il provoquer une
prise de position et quelques mesures
d'encouragement à des actions effectives?
Ce ne serait, certes, que quelques actions,
nécessairement en deçà de ce qu'il faut,
mais ce serait toujours ça
à prendre et en outre ce serait autant de points
d'appui pour l'obtention d'acquis
nouveaux. Il faut arriver par des
moyens divers à provoquer une
dynamique, en sachant que les processus
naturels (crise écologique,
réchauffement, etc.) renforceront de façon
croissante et nécessaire
notre action, rejetant les autres comportements
aux poubelles nauséabondes
de l'histoire. Le temps joue, hélas en fait,
pour nous. Tel est le terrible paradoxe
que nous pouvons constater.
Il serait,
par ailleurs, plus qu'important, en fait urgent que l'écologie
soit
systématiquement enseignée dans les écoles et
universités marocaines et que des
personnes qualifiées - des écologues avérés
- soit nommées ou embauchées en
lieu et place d'individus qui
devraient aller chercher du travail
ailleurs...
C'est tout aussi bien un impératif
écologique
qu'un impératif
démocratique, mais dans ces deux domaines, il y a
énormément à faire.
Et puis,
puisque j'ai eu l'occasion d'écouter hier le fils de Ben Barka,
je l'écris, il
nous faut aujourd'hui un, deux, plusieurs Ben
Barka [...] qui
organiseront
une
conférence tricontinentale et internationale, aussi ouverte
à
tous les continents de notre terre ronde depuis
Galilée, afin de construire une
internationale qui à la différence de celles
du passé placera l'approche
écoconsciente au coeur de sa
démarche.
Non?
Amitiés, Michel A.
From:
"Michel Tarrier" <tarrier@mac.com>
To:
<alerte_nature_maroc@groups.mac.com>
Sent:
Saturday, October 29, 2005 2:45 PM
Subject: Tout doit
disparaître.
Pourquoi voulez-vous
absolument détruire
ce Pays ?
Je ne savais pas...
Lorsqu’en
1992, j’ai
prospecté pour la première fois le Maroc, je n’en
possédais
qu’une version d’image d’Epinal divulguée par les
catalogues : la splendeur des villes
impériales, les muezzins appelant à la
prière, les souks aux enivrants
parfums d’épices, les peu fascinants (et
très contestables)
charmeurs de serpents de Marrakech, Tanger «
tourterelle sur l’épaule de l’Afrique
», Essaouira l’ancienne Mogador et ses Faucons
Eléonor, le charme langoureux
des palmeraies, la spiritualité du désert,
la touchante hospitalité
des populations, le monde berbère et ses
traditions vivantes, les légendes
interlopes du Rif, les faux Touaregs, les faux
guides et la vraie
pauvreté...
A
ces
stéréotypes du marketing,
venaient
s’ajouter les données du naturaliste, de
l’entomologiste en particulier, avec une
approche toute livresque des
milieux et de leurs biocénoses, du Rif, des
Atlas, du Sahara, de la
cédraie, de l’arganeraie, des univers steppiques...,
tout un imaginaire exaltant.
Ces notions étaient certes teintées de
quelques connotations
relatives à la dégradation d’écosystèmes et
à
l’extinction déjà consommée de
quelques espèces, comme il en est désormais
tous azimuts. Mais de là
à imaginer ce que j’allais découvrir, il y avait plus
qu’un hiatus de désinformation
! Autant pour ce qui concerne la fabuleuse
biodiversité de ce magnifique pays, que
pour ce qui se rapporte à la présente
destruction galopante dont elle
est victime. Je ne savais
pas...

Vipère heutante morte
présentée trompeusement comme mangeant un oeuf,
cobras condamnés à une mort certaine. Des espèces
rares menacées d'extinction...
©Photo Jean Delacre

Août 2005 : Renard roux, varan gris
(espèce protégée par la convention de Washington),
etc.
exposés ouvertement sur la place Djemaa El Fnaa de Marrakech.
Quand les autorités interviendront-elles? ©Photo
Michel Aymerich
Chercher l’erreur...
Le printemps marocain, correspondant au
milieu de
l’hiver français, offre au visiteur superficiel
une apparente richesse de végétation
d'autant plus plaisante qu'elle se
traduit par des floraisons massives et
une remarquable palette de couleurs
qui drapent le sol et fait illusion,
notamment à la faveur d’hivers bien
arrosés. C’est ainsi que ma première
traversée, précoce en saison, fut
éblouissante mais trompeuse sous l’effet de
ce regain féerique. Il
me fallait attendre la fin du printemps pour
trouver l’erreur...
C’est quand
l’insolation commence à se faire implacable, que
la nature se déshabille de
sa livrée d’apparat, que les troupeaux
s’apprêtent à monter du Sud et à
tondre les montagnes, que le naturaliste reste
pantois devant l’hécatombe chaque fois
recommencée, un coup de grâce chaque fois mieux
accompli et avec moins de restes. Le
cycle d'une première année a suffi pour
me convaincre des
caractéristiques essentielles des pâturages marocains :
fragilité, fugacité,
pauvreté. Et la règle s’applique à la
globalité
des paysages naturels puisque,
autre singularité, voire aberration, tout
et absolument tout est
pâturé dans les Pays du Maghreb.
On peut aisément
lire la grande pauvreté des sols, souvent même
squelettiques et laissant
apparaître la roche sous-jacente. La végétation y
est
clairsemée et les multiples sentes tracées sans
répit
par le piétinement des troupeaux
s'inscrivent sur la terre comme un réseau
irréversiblement stérile et
sans cicatrisation possible. Tout le bled revêt
ce faciès en « peau de
panthère », avec une plus forte acuité en adret des
collines.
Contrairement
à ce qu’on pourrait croire, cet aspect n’est pas
celui d’une dotation
écoclimatique, mais il correspond à un grave
dysfonctionnement résultant
d’un usage exacerbé de l’activité pastorale. Le
simple passage du Col du Zad (Moyen
Atlas) et la vision des montagnes pelées
qui servent d’écrin au Lac de Sidi-Ali,
le spectacle de ces ossatures de
cédraies et de chênaies partout
vidées de leurs sous-bois, la découverte de
l’arganeraie au sol croûté,
la contemplation avec commisération de la plus
grande formation à chêne-liège
du monde qu’est la Maâmora, architecture creuse
et sans régénération,
etc., ont pour l’écologue un effet comparable
à celui d’un électrochoc,
les « forêts mortes » de genévriers
thurifères
du Haut Atlas, etc. Et quand on
parle un peu aux habitants, que l’on se
documente sur le passé, on
apprend qu’il n’y a pas si longtemps, la plupart
de ces sites étaient
encore verts et recouverts. Il n’y a vraiment pas si
longtemps, parfois juste
quelques dizaines d’années, des fois moins.


Avant, après! Les cèdres sont
démembrés et meurent, les chèvres achèvent
l'avenir de la cédraie en broutant les pousses, les hommes
finissent dans les bidonvilles ou sur les fagiles embarcations
sensées les mener sur le paquebot Europe... © Photos Michel
Aymerich
Il
y avait une erreur dans le beau dépliant d’exotisme de
proximité. Le cynisme
aigu d’une telle réalité laisse songeur, tant la
destruction est froidement
consommée, avec à l’horizon un avenir bien incertain,
tant pour les précieux
écosystèmes sur le déclin que pour les hommes
dont la vie quotidienne en est
toute dépendante. Mais ceux-ci ne peuvent
s’offrir le luxe d’analyser et
de pleurer misère, tant il y a urgence à
survivre au
quotidien. Car le
fossé social se creuse, la disparité entre
la ville et la campagne devient
impitoyable. Ici comme ailleurs, Homo
sapiens n’est pas toujours une
espèce « protégée »...
L’objectif de
l'écologie, c'est de comprendre le fonctionnement des
écosystèmes. Le devoir
d’un écologue est subséquemment de tenter d’informer le
plus grand nombre de
colocataires de la Maison du Quaternaire des dysfonctionnements
et des pressions dont les formations
naturelles peuvent être victimes.
La démarche s’inscrit dans l’incontournable
besoin d’inventaire du naturaliste, un
devoir de mémoire du citoyen du monde,
avec à l’horizon l’illusion un peu
pathétique qu’un tel constat puisse servir à recoller
les morceaux.
Témoigner
pour que l’on ne puisse plus dire : « On ne savait
pas... »
A toutes fins
utiles...
« Il est vrai
que l’Homme peut être tenu pour responsable
des atteintes portées
à l’environnement, des violations de ses lois et de
la dilapidation de ses richesses, du
fait d’un comportement excessif. Il
n’en reste pas moins que, mu par
une volonté de redressement et conscient
de l’acuité du problème,
l’Homme détient les clés du Salut entre les mains.
»
Feu S. M. Hassan II,
colloque Environnement et
Développement, 1999.
« Pour
nous,
croyants, l’Environnement est un problème de
civilisation et de
foi,
et la Nature,
une création divine confiée à la garde de
l’Homme, doué
de
conscience et de
raison. La Nature est le produit de
plusieurs milliards
d’années
d’évolution que l’inconscience de l’Homme dégrade.
»
S. M. Mohammed VI,
Rio de Janeiro, 1992
Critique de nos
critiques
«
Un
bon
écologiste, c'est un type qui voit loin
et
qui a peu de foi
dans le progrès, la science et la
technique. »
Jacques-Yves
Cousteau
« Les
idées ne sont pas faites pour
être pensées mais pour être vécues.
» André Malraux
« Nous en avons assez d’être
les partisans de causes plus petites que celle de l’Univers.
» Henry Grouès, dit
l’Abbé Pierre
« La
pauvreté est le plus redoutable
des agents de pollution. »
Indira Gandhi
« Depuis
une quinzaine d'années,
l'ethnologue prend davantage
conscience que les problèmes posés par les
préjugés raciaux reflètent à
l'échelle
humaine un problème
beaucoup plus vaste et dont la solution est
encore plus urgente: celui des rapports
entre l'homme et les autres espèces
vivantes ; et il ne servirait à
rien de prétendre le résoudre sur le premier
plan si on ne s'attaquait pas
aussi à lui sur l'autre, tant il est vrai
que le respect que nous souhaitons
obtenir de l'homme envers ses pareils n'est
qu'un cas particulier du
respect qu'il devrait ressentir pour toutes
les formes de la vie.
»
Claude
Levi-Strauss
La
présente perte planétaire de
biodiversité par le saccage des habitats et l’érosion des
espèces qui en sont
tributaires, revêt le scénario d'un épisode
d'extinction massive. Certains analystes fondés
comparent le phénomène
à une glaciation ou à une catastrophe égale
à celle
de la fin du Crétacé
(65 millions d’années). Rappelons qu’il s'est
produit entre le Crétacé
et le Tertiaire, période où la vie proliférait, un
phénomène d'origine cosmique
(la collision planétaire d’un astéroïde
étant l’hypothèse la plus souvent
avancée) ayant rendu le milieu totalement
anoxique. La rupture de
nombreuses chaînes alimentaires engendra alors
une apocalypse écologique
qui fut fatale à un très grand nombre d’espèces,
parmi lesquelles les dinosaures. Un
tel scénario à solution finale se
produirait présentement,
mais cette fois sous forme d’un écocide lent
provoqué par les égarements
d’une fourmilière humaine rendue maîtresse
tyrannique de la planète
à force d’ « intelligence ». Ce n’est
peut-être pas
un postulat trop osé... Bien
des preuves irréfutables sont engrangées pour
étayer cette théorie
extrême. Vivre en catastrophe n’empêche pourtant pas
certains de continuer
impassiblement à vaquer à leurs occupations, à
consommer, à stocker. Fatalisme
suicidaire ? Incrédulité face à
l’énormité
d’une prophétie
jugée affabulatrice ? Egoïsme d’une extrême
inconscience ? Réponse presque unanime par
un « Seul je ne peux de toute façon rien
changer... ! »
D’autres s’en
inquiètent, un peu, beaucoup, passionnément.
L’écoconscience
est-elle un écocentrisme ? Les verts
sont-ils les écofascistes
d’un nouveau type ? L’écologisme est-il un
romantisme aux tendances
autoritaires et contradictoires ? Les écolos sont-ils en
proie à une exaltation et
à une fétichisation naturaliste ? Les
protectionnistes sont-ils des
prophètes de la panique, de l’alarmisme, du
catastrophisme ? Le
développement durable est-il une
imposture, une démagogie
verte ? Etc.
Autant de questions
qui surgissent des critiques de
certains, du principe de défiance de
quelques autres, voire de railleries communes.
Ces objections à nos critiques et au
salutaire combat pour le respect du
vivant proviennent généralement
d’un tissu social dont l’univers de proximité
n’est pas encore menacé par la
politique de la terre brûlée et qui, dans le
plus total cynisme, cherche
à protéger quelques privilèges bientôt au
bord du gouffre.
Il est donc
intéressant de noter que les blâmes trouvent
toutes leurs résonances
dans la classe la plus responsable du cynisme
ambiant et de la disparité
sociale, que les diatribes sont le fait de
détracteurs n’opposant pas la moindre
objection aux exactions des compagnies qui
tendent à scalper l’Amazonie, à
trouer l’Alaska ou à dénaturer le
Maghreb.

Un cancer ronge, la déforestation au
Brésil, poumon de la planète...
Plutôt que de
répondre à ces questions,
à ces doutes, à ces critiques,
par « la bonne
parole de l’homme de bonne volonté », les
écologistes ont la manifeste tendance
à former des cercles, à se replier en
clans, à se réunir en chapelles,
à recourir à un code ésotérique, à
une
rhétorique amphigourique dont
l’usage se résume à ne convaincre que des
convaincus. L’humanisme naturaliste devient
alors force politique à effet nul, avec
le risque sectaire de se
mentir à lui-même pour la seule
autosatisfaction, quand ce n’est pas de
l’autoflagellation. C’est une dérive.
Qu’il soit
taxé
de naïf ou d’extrémiste, d’idéaliste ou
d’intolérant, d’exalté ou de
réactionnaire, ce qu’on reproche finalement à
l’écologiste serait une
ingratitude aveugle. On lui fait le procès d’intention
d’être insensible aux problèmes de
grande pauvreté et de s’émouvoir sur
l’éradication d’un végétal,
d’évaluer le degré de naturalité bien
au-delà de la
valeur humanitaire.
Il n’a
pourtant jamais été du propos d’aucun
écolo-conservationniste d’extraire l’homme de la
biosphère, de tomber en pâmoison devant une
espèce rare dont un diktat
conservatoire engendrerait une famine. C’est
prétendre à une perverse
esthétique qui confinerait au romantisme nazi de
quelques « khmers verts ». Que
l’on prenne garde, il peut en exister en ces
temps de djihads bellicistes à
trois cent soixante degrés ! Mais jeter
l’anathème sur l’écologiste ordinaire en
estimant que sa préoccupation serait doublée du
dédain pour la misère
humaine est d’autant un mauvais procès que cette
pauvreté est étroitement
corrélée à la détérioration de
l’environnement.
Ce sont les plus démunis qui
subissent de plein fouet les effets de la
dégradation du capital naturel, de
l’épuisement des ressources et bientôt d’une
mondialisation dont ils sont la
cinquième roue de la charrette. Pas plus que le
quart-monde n’a le moindre
contrôle de ce que les transnationales mettent
dans son assiette occidentale (autre
débat...), le tiers-monde n’a pas
toujours les moyens de s’abstenir d’une
moindre prédation pour sa survie
journalière. Pauvreté et dégradation
de l'environnement sont des phénomènes à
rétroaction positive, à savoir que les
conséquences de l'une rendent l'autre
inévitable. Quand on parle de sauvegarder
le biopatrimoine, le souci humanitaire
est toujours en contrepoint. Aucune
déontologie verte ne peut nous faire
négliger l'éthique envers notre propre
espèce, particulièrement envers ceux qui
n’ont voix au chapitre. Il n’est
nulle question de soustraire cette
dernière pousse comestible que coupe
la mère s’il s’agit de nourrir son
enfant. Même si nous faisons
l’éloge de la Nature et condamnons la civilisation,
même si nous mettons une
majuscule à « Nature » et une minuscule à
«
humain » parce que le second est
champion dans l’art de décevoir mais que la
première tient toujours ses
promesses et ses floraisons... La précarité,
sans cesse plus nombreuse, sans
cesse marginalisée davantage et rejetée en
périphérie des métropoles,
exerce une pression sans commun rapport avec la
capacité du support naturel. Ce
dont les classes privilégiées peuvent le
plus souvent s’épargner, ayant d’ailleurs
pour la plupart de leurs représentants
perdus tout contact avec le moindre
écosystème puisque « survivant luxueusement
bunkérisés » en système
calfeutré. On court l’inévitable risque de voir
détruire des milieux fragiles parce qu'on
n'a pas su assurer le nécessaire à des
populations démunies,
comme par exemple au sein de l’arganeraie
marocaine ou d’une Maâmora
jouxtant la capitale...
Non,
l’écologisme – même
maladroit – n’est pas un démon à exorciser. L’accusation
de se détourner de
l’humanité en cherchant à sauvegarder une
biocénose ou à ralentir le
dépérissement d’une forêt est ainsi fallacieuse. Si
elle s’avérait exacte, ce serait un
reproche fait à l’endroit d’une
idéologie, d’un dogmatisme. Mais
l’écologisme est un humanisme naturaliste,
non une révélation
! Et l’écologie qui ne se préoccupe que de
comprendre les écosystèmes
est une science. Point.
L’effet placebo
« Le
mépris des hommes est fréquent chez les politiques, mais
confidentiel. »
André
Malraux
« Summum jus, summa injuria. »
(« Comble du
droit, comble de l’injustice. ») Cicéron
Les
protecteurs de la nature savent que la réalité ne se
pliera pas aux
constructions intellectuelles de leur modèle si légitime
soit-il, car la
réalité est tout en nuances et c'est ce que la science
écologique leur apprend. En
prétendant à une connivence entre équipement et
environnement, les
défenseurs de cet environnement souhaitent seulement
contrecarrer les abus incompatibles
pour contribuer à conserver le milieu le
plus indemne possible comme cadre
de vie, et le maintien d’un niveau de
ressources conciliable avec le
futur. Tels sont les vœux du
développement durable et autres louables
suggestions de gestion viable. Protéger la
nature est un noble idéal
et cet idéal passe par la colère. Colère
initiale de s’affronter en amont à
une hostilité souvent étatique à l’endroit de
principes légitimes,
colère de constater que l’on pouvait aisément
faire autrement et sans
dégât, mais qu’on ne l’a pas fait, ou pire - parce que
pas très malins - on a fait
semblant de faire pour ménager la chèvre
et le chou. Et que quand c’est fini
ça recommence. Déconvenue,
désenchantement de s’apercevoir que tous les
thèmes débattus et rebattus lors d’infinis
discours et conférences
ne soient jamais mis en oeuvre, qu’ils ne sont
que de vaines promesses, des
effets de manches et d’annonces, et que les
partisans d’un profit
extorqué au détriment des valeurs pérennes et de
l’avenir du genre humain y
répondent par une glaciale indifférence. Face à
d’éternelles priorités,
l’application des mesures et leur efficacité
restent l’exception.
Les
écoconscients se fâchent lorsque le politique fourbe
fait de ce thème essentiel une poule
aux oeufs démagogiques et roule une fois
de plus les citoyens dans la
farine. Il y aurait donc encore assez de
couleuvres pour nous en faire avaler
? Il n’est de cesse de surprendre les
détournements et les
récupérations éhontées du souhait de
gestion
supportable, à des fins strictement
vénales ou électorales : conservation
trompe-l’œil dont les mesures « ne
mangent pas de pain », législations
cosmétiques, ersatz de réserves
naturelles et autres poudres aux yeux et effets
placebo.
Le citoyen qui va en
payer très cher les préjudices comprend
parfaitement que l’on puisse se
préoccuper du devenir de la forêt, des
rapaces, du sol, de l’eau, de l’air,
notamment la jeunesse, et plus qu’il n’y
parait en zone rurale. Mais bien
des décideurs s’acharnent à semer le
trouble en arguant des sempiternels
impératifs de progrès trompeur, de droit à
la modernité, de production et de
quotas incontournables, le tout générateur
de créations d’emplois. Les alibis d’une
ambitieuse croissance président toujours à
un saccage obligé dont
la finalité non avouée reste l’attrait du gain
sans souci des conséquences.
Et puis les commis d’états ne sont pas
innocemment choisis par un certain pouvoir,
ils ne sont pas sélectionnés pour leur
esprit militant et sont mis en place
pour la galerie. Leur stoïcisme, leur
cynisme, leur immobilisme ont
été évalués comme à toute
épreuve par le
manipulateur politique. On peut
compter sur eux pour que rien ne bouge et
on leur remet les clés de
la conservation de la biosphère, comme on
remettrai un chèque en blanc à un
expert de la falsification. Un jour, Moshé Lewin
posa la question : « Si
quelqu’un, en présence d’un hippopotame, déclare
qu’il s’agit d’une girafe, va-t-on lui
confier une chaire de zoologie ? On peut
lui répondre affirmativement.
C’est plus ou moins ainsi qu’agit le
système. A cette dérive
hallucinante, s’ajoute celle bien identifiée du
fameux Principe de Peter où,
dans la sombre concurrence bureaucratique, les
acteurs ont à atteindre leur
respectif niveau d’incompétence.
En fait et
dans son domaine, l’écologisme est une rébellion de
l’esprit critique contre
toute forme d’abus de pouvoir.
L’énergie du
désespoir
« L’homme est
désespéré
de faire partie d’un monde infini, où il compte pour
zéro. » Ernest Renan
« Nous
n’habitons plus la même planète que nos aïeux : la
leur était immense, la nôtre
est petite. » Bertrand de Jouvenel
Sommes-nous atteints
du
complexe de Noé
(sauvetage irrationnel et intrinsèque des espèces), voire
de sa phase
secondaire, le dilemme de Noé (savoir qui sera mangé ) ?
Si oui, c’est la
contre-réaction aux attitudes induites par l’
« après moi le déluge » du
laisser-aller ordinaire. Nous devrons plus que
jamais gérer la biosphère avec prudence et
circonspection, parce que nous y
sommes condamnés, et chaque fois en plus
grand nombre de colocataires d’une
maison commune. Et les politiques
devraient désormais agir en connaissance
des implications écologiques. Tout
simplement. Trop petite la
planète ? Certainement ! Il pourrait rester une
dernière chance pour la nature : 80
% de l'humanité sera citadine en 2025.
Le tout est que ces 80 % des 8
milliards prévus en 2025 puissent laisser les
lieux naturels aussi propres en
sortant (2025 !) qu’ils les trouvèrent en
entrant. Pour que les 20 % alors
lâchés dans cette nature soldée soient aptes
à garder la clé des champs. Si nous
nous portons ce jour de 2004 au chevet
des espèces menacées,
nous constatons que près de 16.000 taxons animaux
et végétaux sont en situation de
précarité, essentiellement en raison du
comportement destructeur de
l’homme. Quant aux taux d’extinctions
actuels, ils sont entre cent et mille fois
supérieurs à ce qu’ils seraient en
posture de naturalité. 784 espèces
emblématiques ont été portées disparues
depuis
l’an 1500 (Source : IUCN, 2004).
NDLR : Michel Tarrier,
écologue et consultant
à l’Institut Scientifique de Rabat, est l’auteur d’un
livre-témoignage actuellement sous
presse : "Le Maroc, un royaume de
biodiversité. Ecosystèmes et
problématiques", illustré par Jean Delacre. Il
s’agit d’un état des lieux du Maroc
naturel, un réquisitoire
sans concession sur les causes de perdition du
riche biopatrimoine
marocain et l’histoire documentée de son
hécatombe. Un livre qui suscitera le
débat sur les enjeux écologiques du Maroc,
avec une préface du WWF. « Un
Maroc se meurt, celui d’une Nature si riche par
le passé ; celui du sol, de
l’eau et des ressources naturelles.
Destruction des paysages,
extermination des espèces, préjudices. Risque
d’extinction massive de la
biodiversité marocaine. »
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de Michel Tarrier sur le présent Site (Exposés &
Débats), sur le Site du GERES et sur Alerte-
Nature-Maroc...
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