Cerastes vipera photographié par Michel Aymerich
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Paysage bas Draa

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Tout doit disparaître!

"Quand cessera-t’on de penser qu'on peut fabriquer des citoyens de demain en éduquant les enfants avec de simples slogans sans rien modifier à l'environnement pestilentiel dans lequel ils évoluent ? » Taslima Nasreen

"Pauvreté et dégradation de l'environnement sont des phénomènes à rétroaction positive, à savoir que les conséquences de l'une rendent l'autre inévitable. Quand on parle de sauvegarder le biopatrimoine, le souci humanitaire est toujours en contrepoint."
(Michel Tarrier)

« Nous n’héritons pas la terre de nos parents, nous l'empruntons
à nos enfants
»
(Antoine de Saint-Exupéry)

Cédraie de l'Atlas assassinée
Les Cèdres meurent, la cédraie est assassinée, que va-t'il en rester
dans quelques années? © Photo Michel Aymerich


En guise d'introduction

    Salut Michel,

    Ton texte ci-dessous est excellent, vraiment, je vais le mettre sur un des deux sites ou les deux, je vais voir. Je comprends parfaitement [ce qui] t'a conduit à une telle mise au point.

    Il est bien dommage que si peu de naturalistes, d'écologues et d'écologistes écrivent de la sorte. Il est même dommageable qu'il ne le fassent pas. Les choses auraient un autre aspect. Je constate que c'est un milieu extrêmement timoré et coincé dés qu'il s'agit de prendre partie et de s'engager, surtout lorsqu'il s'agit du Maroc.

    Dire qu'il y en a, j'en ai entendu! qui sont irrités par tes propos, mais leur conscience doit les démanger.

    Je fréquente plus ou moins ce milieu, mais je suis fréquemment moralement profondément outré par cette propension à se réfugier dans l'étude et la connaissance sans se soucier de les mettre au service de cette cause urgente qu'est la sauvegarde des espèces et des écosystèmes, laquelle est intrinsèquement inséparable de la lutte contre les causes qui provoquent la pauvreté humaine.  Mais je suis tout autant outré par ceux, plus nombreux d'ailleurs, qui invoquant la pauvreté humaine "oublient" sauvegarde des espèces, écologie, etc., ne comprenant manifestement pas l'interaction entre pauvreté et destruction des équilibres écologiques et destruction de ceux-ci et pauvreté (au sens de misère, précisons-le). Et puisque nous-y sommes, qui dit pauvreté à un pôle, dit richesse à l'autre, car dans les domaines économique et social, l'accumulation de richesses provoque la pauvreté. Et l'ensemble richesse-pauvreté provoque un appauvrissement des écosystèmes appelés "ressources naturelles", lesquels en mourant ne laisse plus place à la vie, fut-elle celle d'humains s'étant imaginés pouvoir impunément consommer la Nature...

    Les destructions des écosystèmes dans divers pays d'Afrique subsaharienne et la désertification ainsi provoquée ne sont-elles pas un des facteurs principaux de l'exode de populations affamées dont nous avons vu encore quelques exemples lors de ces images terribles d'Africains noirs au Maroc cherchant à tout prix à rejoindre le paquebot pollueur qu'est l'Europe par la passerelle espagnole? Combien de Boat People (l'as-tu remarqué l'expression est réservée au vietnamiens et cubains, POURQUOI?) sur les côtes marocaines? combien de milliers de morts par noyade en quelques années? Je connais quelques chiffres effarants, je ne pose la question que pour inviter à s'y intéresser.

    Tu sais, j'y pense, cela pourrait être judicieux d'envoyer lorsqu'il paraîtra ton livre sur la biodiversité du Maroc au roi de ce pays, accompagné d'une série de tes textes et d'une lettre adéquate. Dans cette lettre, il faudrait d'ailleurs préciser que l'éditeur et toi, vous aviez été demandeurs d'une préface par une haute autorité marocaine, prince, princesse ou autre, mais que selon toute probabilité votre requête avait été bloquée, ne parvenant jamais à la destination souhaitée. Bloqué à quel niveau, c'est là la question?

    On peut supposer en toute logique que le roi et son entourage immédiat n'ont eu aucune connaissance de l'existence du manuscrit. Ce n'est certes pas le premier de leurs soucis, sinon ils n'auraient pas attendu ton livre, mais qui sait?

    Qui sait? peut-être cela pourrait-il provoquer une prise de position et quelques mesures d'encouragement à des actions effectives? Ce ne serait, certes, que quelques actions, nécessairement en deçà de ce qu'il faut, mais ce serait toujours ça à prendre et en outre ce serait autant de points d'appui pour l'obtention d'acquis nouveaux. Il faut arriver par des moyens divers à provoquer une dynamique, en sachant que les processus naturels  (crise écologique, réchauffement, etc.) renforceront de façon croissante et nécessaire notre action, rejetant les autres comportements aux poubelles nauséabondes de l'histoire. Le temps joue, hélas en fait, pour nous. Tel est le terrible paradoxe que nous pouvons constater.

Déforestation au Brésil, nous sommes tous concernés

    Il serait, par ailleurs, plus qu'important, en fait urgent que l'écologie soit systématiquement enseignée dans les écoles et universités marocaines et que des personnes qualifiées - des écologues avérés - soit nommées ou embauchées en lieu et place d'individus qui devraient aller chercher du travail ailleurs...

    C'est tout aussi bien un impératif écologique qu'un impératif démocratique, mais dans ces deux domaines, il y a énormément à faire.

    Et puis, puisque j'ai eu l'occasion d'écouter hier le fils de Ben Barka, je l'écris, il nous faut aujourd'hui un, deux, plusieurs Ben Barka [...] qui organiseront  une conférence tricontinentale et internationale, aussi ouverte à tous les continents de notre terre ronde depuis Galilée, afin de construire une internationale qui à la différence de celles du passé placera l'approche écoconsciente au coeur de sa démarche.

Non?

Amitiés, Michel A.

From: "Michel Tarrier" <tarrier@mac.com>
To: <alerte_nature_maroc@groups.mac.com>
Sent: Saturday, October 29, 2005 2:45 PM
Subject: Tout doit disparaître.

Pourquoi voulez-vous absolument détruire
ce Pays ?

    Je ne savais pas...

    Lorsqu’en 1992, j’ai prospecté pour la première fois le Maroc, je n’en possédais qu’une version d’image d’Epinal divulguée par les catalogues : la splendeur des villes impériales, les muezzins appelant à la prière, les souks aux enivrants parfums d’épices, les peu fascinants (et très contestables) charmeurs de serpents de Marrakech, Tanger « tourterelle sur l’épaule de l’Afrique », Essaouira l’ancienne Mogador et ses Faucons Eléonor, le charme langoureux des palmeraies, la spiritualité du désert, la touchante hospitalité des populations, le monde berbère et ses traditions vivantes, les légendes interlopes du Rif, les faux Touaregs, les faux guides et la vraie pauvreté...

    A ces stéréotypes du marketing, venaient s’ajouter les données du naturaliste, de l’entomologiste en particulier, avec une approche toute livresque des milieux et de leurs biocénoses, du Rif, des Atlas, du Sahara, de la cédraie, de l’arganeraie, des univers steppiques..., tout un imaginaire exaltant. Ces notions étaient certes teintées de quelques connotations relatives à la dégradation d’écosystèmes et à l’extinction déjà consommée de quelques espèces, comme il en est désormais tous azimuts. Mais de là à imaginer ce que j’allais découvrir, il y avait plus qu’un hiatus de désinformation ! Autant pour ce qui concerne la fabuleuse biodiversité de ce magnifique pays, que pour ce qui se rapporte à la présente destruction galopante dont elle est victime. Je ne savais pas...

Biodiversité du Maroc assassinée
Vipère heutante morte présentée trompeusement comme mangeant un oeuf,
cobras condamnés à une mort certaine. Des espèces rares menacées d'extinction...
©Photo Jean Delacre

Renard, varan, etc. Une biodiversité menacée
Août 2005 : Renard roux, varan gris (espèce protégée par la convention de Washington), etc.
exposés ouvertement sur la place Djemaa El Fnaa de Marrakech. Quand les autorités interviendront-elles?  ©Photo Michel Aymerich

    Chercher l’erreur...

    Le printemps marocain, correspondant au milieu de l’hiver français, offre au visiteur superficiel une apparente richesse de végétation d'autant plus plaisante qu'elle se traduit par des floraisons massives et une remarquable palette de couleurs qui drapent le sol et fait illusion, notamment à la faveur d’hivers bien arrosés. C’est ainsi que ma première traversée, précoce en saison, fut éblouissante mais trompeuse sous l’effet de ce regain féerique. Il me fallait attendre la fin du printemps pour trouver l’erreur...
    C’est quand l’insolation commence à se faire implacable, que la nature se déshabille de sa livrée d’apparat, que les troupeaux s’apprêtent à monter du Sud et à tondre les montagnes, que le naturaliste reste pantois devant l’hécatombe chaque fois recommencée, un coup de grâce chaque fois mieux accompli et avec moins de restes. Le cycle d'une première année a suffi pour me convaincre des caractéristiques essentielles des pâturages marocains : fragilité, fugacité, pauvreté. Et la règle s’applique à la globalité des paysages naturels puisque, autre singularité, voire aberration, tout et absolument tout est pâturé dans les Pays du Maghreb.
    On peut aisément lire la grande pauvreté des sols, souvent même squelettiques et laissant apparaître la roche sous-jacente. La végétation y est clairsemée et les multiples sentes tracées sans répit par le piétinement des troupeaux s'inscrivent sur la terre comme un réseau irréversiblement stérile et sans cicatrisation possible. Tout le bled revêt ce faciès en « peau de panthère », avec une plus forte acuité en adret des collines.
    Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cet aspect n’est pas celui d’une dotation écoclimatique, mais il correspond à un grave dysfonctionnement résultant d’un usage exacerbé de l’activité pastorale. Le simple passage du Col du Zad (Moyen Atlas) et la vision des montagnes pelées qui servent d’écrin au Lac de Sidi-Ali, le spectacle de ces ossatures de cédraies et de chênaies partout vidées de leurs sous-bois, la découverte de l’arganeraie au sol croûté, la contemplation avec commisération de la plus grande formation à chêne-liège du monde qu’est la Maâmora, architecture creuse et sans régénération, etc., ont pour l’écologue un effet comparable à celui d’un électrochoc, les « forêts mortes » de genévriers thurifères du Haut Atlas, etc. Et quand on parle un peu aux habitants, que l’on se documente sur le passé, on apprend qu’il n’y a pas si longtemps, la plupart de ces sites étaient encore verts et recouverts. Il n’y a vraiment pas si longtemps, parfois juste quelques dizaines d’années, des fois moins.

Cèdre de l'AtlasCèdre de l'Atlas assasiné
Avant, après! Les cèdres sont démembrés et meurent, les chèvres achèvent l'avenir de la cédraie en broutant les pousses, les hommes finissent dans les bidonvilles ou sur les fagiles embarcations sensées les mener sur le paquebot Europe... © Photos Michel Aymerich

    Il y avait une erreur dans le beau dépliant d’exotisme de proximité. Le cynisme aigu d’une telle réalité laisse songeur, tant la destruction est froidement consommée, avec à l’horizon un avenir bien incertain, tant pour les précieux écosystèmes sur le déclin que pour les hommes dont la vie quotidienne en est toute dépendante. Mais ceux-ci ne peuvent s’offrir le luxe d’analyser et de pleurer misère, tant il y a urgence à survivre au
quotidien. Car le fossé social se creuse, la disparité entre la ville et la campagne devient impitoyable. Ici comme ailleurs, Homo sapiens n’est pas toujours une espèce « protégée »...

    L’objectif de l'écologie, c'est de comprendre le fonctionnement des écosystèmes. Le devoir d’un écologue est subséquemment de tenter d’informer le plus grand nombre de colocataires de la Maison du Quaternaire des dysfonctionnements et des pressions dont les formations naturelles peuvent être victimes. La démarche s’inscrit dans l’incontournable besoin d’inventaire du naturaliste, un devoir de mémoire du citoyen du monde, avec à l’horizon l’illusion un peu pathétique qu’un tel constat puisse servir à recoller les morceaux.

    Témoigner pour que l’on ne puisse plus dire : « On ne savait pas... »

    A toutes fins utiles...

« Il est vrai que l’Homme peut être tenu pour responsable des atteintes portées à l’environnement, des violations de ses lois et de la dilapidation de ses richesses, du fait d’un comportement excessif. Il n’en reste pas moins que, mu par une volonté de redressement et conscient de l’acuité du problème, l’Homme détient les clés du Salut entre les mains. »
Feu S. M. Hassan II, colloque Environnement et Développement, 1999.

« Pour nous, croyants, l’Environnement est un problème de civilisation et de
foi, et la Nature, une création divine confiée à la garde de l’Homme, doué
de conscience et de raison. La Nature est le produit de plusieurs milliards
d’années d’évolution que l’inconscience de l’Homme dégrade. »
S. M. Mohammed VI, Rio de Janeiro, 1992

    Critique de nos critiques

    « Un bon écologiste, c'est un type qui voit loin
et qui a peu de foi dans le progrès, la science et la technique. »
Jacques-Yves Cousteau

« Les idées ne sont pas faites pour être pensées mais pour être vécues. » André Malraux

« Nous en avons assez d’être les partisans de causes plus petites que celle de l’Univers. » Henry Grouès, dit l’Abbé Pierre

« La pauvreté est le plus redoutable des agents de pollution. » Indira Gandhi

 « Depuis une quinzaine d'années, l'ethnologue prend davantage conscience que les problèmes posés par les préjugés raciaux reflètent à l'échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente: celui des rapports entre l'homme et les autres espèces vivantes ; et il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si on ne s'attaquait pas aussi à lui sur l'autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de l'homme envers ses pareils n'est qu'un cas particulier du respect qu'il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie. »
Claude Levi-Strauss

     La présente perte planétaire de biodiversité par le saccage des habitats et l’érosion des espèces qui en sont tributaires, revêt le scénario d'un épisode d'extinction massive. Certains analystes fondés comparent le phénomène à une glaciation ou à une catastrophe égale à celle de la fin du Crétacé (65 millions d’années). Rappelons qu’il s'est produit entre le Crétacé et le Tertiaire, période où la vie proliférait, un phénomène d'origine cosmique (la collision planétaire d’un astéroïde étant l’hypothèse la plus souvent avancée) ayant rendu le milieu totalement anoxique. La rupture de nombreuses chaînes alimentaires engendra alors une apocalypse écologique qui fut fatale à un très grand nombre d’espèces, parmi lesquelles les dinosaures. Un tel scénario à solution finale se produirait présentement, mais cette fois sous forme d’un écocide lent provoqué par les égarements d’une fourmilière humaine rendue maîtresse tyrannique de la planète à force d’ « intelligence ». Ce n’est peut-être pas un postulat trop osé... Bien des preuves irréfutables sont engrangées pour étayer cette théorie extrême. Vivre en catastrophe n’empêche pourtant pas certains de continuer impassiblement à vaquer à leurs occupations, à consommer, à stocker. Fatalisme suicidaire ? Incrédulité face à l’énormité d’une prophétie jugée affabulatrice ? Egoïsme d’une extrême inconscience ? Réponse presque unanime par un « Seul je ne peux de toute façon rien changer... ! »
   
    D’autres s’en inquiètent, un peu, beaucoup, passionnément.

    L’écoconscience est-elle un écocentrisme ? Les verts sont-ils les écofascistes d’un nouveau type ? L’écologisme est-il un romantisme aux tendances autoritaires et contradictoires ?  Les écolos sont-ils en proie à une exaltation et à une fétichisation naturaliste ? Les protectionnistes sont-ils des prophètes de la panique, de l’alarmisme, du catastrophisme ? Le développement durable est-il une imposture, une démagogie verte ? Etc.
    Autant de questions qui surgissent des critiques de certains, du principe de défiance de quelques autres, voire de railleries communes. Ces objections à nos critiques et au salutaire combat pour le respect du vivant proviennent généralement d’un tissu social dont l’univers de proximité n’est pas encore menacé par la politique de la terre brûlée et qui, dans le plus total cynisme, cherche à protéger quelques privilèges bientôt au bord du gouffre.
    Il est donc intéressant de noter que les blâmes trouvent toutes leurs résonances dans la classe la plus responsable du cynisme ambiant et de la disparité sociale, que les diatribes sont le fait de détracteurs n’opposant pas la moindre objection aux exactions des compagnies qui tendent à scalper l’Amazonie, à trouer l’Alaska ou à dénaturer le Maghreb.

Un cancer ronge: déforestation au Brésil
Un cancer ronge, la déforestation au Brésil, poumon de la planète...

    Plutôt que de répondre à ces questions, à ces doutes, à ces critiques, par « la bonne parole de l’homme de bonne volonté », les écologistes ont la manifeste tendance à former des cercles, à se replier en clans, à se réunir en chapelles, à recourir à un code ésotérique, à une rhétorique amphigourique dont l’usage se résume à ne convaincre que des convaincus. L’humanisme naturaliste devient alors force politique à effet nul, avec le risque sectaire de se mentir à lui-même pour la seule autosatisfaction, quand ce n’est pas de l’autoflagellation. C’est une dérive.

    Qu’il soit taxé de naïf ou d’extrémiste, d’idéaliste ou d’intolérant, d’exalté ou de réactionnaire, ce qu’on reproche finalement à l’écologiste serait une ingratitude aveugle. On lui fait le procès d’intention d’être insensible aux problèmes de grande pauvreté et de s’émouvoir sur l’éradication d’un végétal, d’évaluer le degré de naturalité bien au-delà de la valeur humanitaire.

    Il n’a pourtant jamais été du propos d’aucun écolo-conservationniste d’extraire l’homme de la biosphère, de tomber en pâmoison devant une espèce rare dont un diktat conservatoire engendrerait une famine. C’est prétendre à une perverse esthétique qui confinerait au romantisme nazi de quelques « khmers verts ». Que l’on prenne garde, il peut en exister en ces temps de djihads bellicistes à trois cent soixante degrés ! Mais jeter l’anathème sur l’écologiste ordinaire en estimant que sa préoccupation serait doublée du dédain pour la misère humaine est d’autant un mauvais procès que cette pauvreté est étroitement corrélée à la détérioration de l’environnement. Ce sont les plus démunis qui subissent de plein fouet les effets de la dégradation du capital naturel, de l’épuisement des ressources et bientôt d’une mondialisation dont ils sont la cinquième roue de la charrette. Pas plus que le quart-monde n’a le moindre contrôle de ce que les transnationales mettent dans son assiette occidentale (autre débat...), le tiers-monde n’a pas toujours les moyens de s’abstenir d’une moindre prédation pour sa survie journalière. Pauvreté et dégradation de l'environnement sont des phénomènes à rétroaction positive, à savoir que les conséquences de l'une rendent l'autre inévitable. Quand on parle de sauvegarder le biopatrimoine, le souci humanitaire est toujours en contrepoint. Aucune déontologie verte ne peut nous faire négliger l'éthique envers notre propre espèce, particulièrement envers ceux qui n’ont voix au chapitre. Il n’est nulle question de soustraire cette dernière pousse comestible que coupe la mère s’il s’agit de nourrir son enfant. Même si nous faisons l’éloge de la Nature et condamnons la civilisation, même si nous mettons une majuscule à « Nature » et une minuscule à « humain » parce que le second est champion dans l’art de décevoir mais que la première tient toujours ses promesses et ses floraisons... La précarité, sans cesse plus nombreuse, sans cesse marginalisée davantage et rejetée en périphérie des métropoles, exerce une pression sans commun rapport avec la capacité du support naturel. Ce dont les classes privilégiées peuvent le plus souvent s’épargner, ayant d’ailleurs pour la plupart de leurs représentants perdus tout contact avec le moindre écosystème puisque « survivant luxueusement bunkérisés » en système calfeutré. On court l’inévitable risque de voir détruire des milieux  fragiles parce qu'on n'a pas su assurer le nécessaire à des populations démunies, comme par exemple au sein de l’arganeraie marocaine ou d’une Maâmora jouxtant la capitale...

    Non, l’écologisme – même maladroit – n’est pas un démon à exorciser. L’accusation de se détourner de l’humanité en cherchant à sauvegarder une biocénose ou à ralentir le dépérissement d’une forêt est ainsi fallacieuse. Si elle s’avérait exacte, ce serait un reproche fait à l’endroit d’une idéologie, d’un dogmatisme. Mais l’écologisme est un humanisme naturaliste, non une révélation ! Et l’écologie qui ne se préoccupe que de comprendre les écosystèmes est une science. Point.

    L’effet placebo

« Le mépris des hommes est fréquent chez les politiques, mais confidentiel. »
André Malraux

« Summum jus, summa injuria. »
(« Comble du droit, comble de l’injustice. ») Cicéron

    Les protecteurs de la nature savent que la réalité ne se pliera pas aux constructions intellectuelles de leur modèle si légitime soit-il, car la réalité est tout en nuances et c'est ce que la science écologique leur apprend. En prétendant à une connivence entre équipement et environnement, les défenseurs de cet environnement souhaitent seulement contrecarrer les abus incompatibles pour contribuer à conserver le milieu le plus indemne possible comme cadre de vie, et le maintien d’un niveau de ressources conciliable avec le futur. Tels sont les vœux du développement durable et autres louables suggestions de gestion viable. Protéger la nature est un noble idéal et cet idéal passe par la colère. Colère initiale de s’affronter en amont à une hostilité souvent étatique à l’endroit de principes légitimes, colère de constater que l’on pouvait aisément faire autrement et sans dégât, mais qu’on ne l’a pas fait, ou pire - parce que pas très malins - on a fait semblant de faire pour ménager la chèvre et le chou. Et que quand c’est fini ça recommence. Déconvenue, désenchantement de s’apercevoir que tous les thèmes débattus et rebattus lors d’infinis discours et conférences ne soient jamais mis en oeuvre, qu’ils ne sont que de vaines promesses, des effets de manches et d’annonces, et que les partisans d’un profit extorqué au détriment des valeurs pérennes et de l’avenir du genre humain y répondent par une glaciale indifférence. Face à d’éternelles priorités, l’application des mesures et leur efficacité restent l’exception.
    Les écoconscients se fâchent lorsque le politique fourbe fait de ce thème essentiel une poule aux oeufs démagogiques et roule une fois de plus les citoyens dans la farine. Il y aurait donc encore assez de couleuvres pour nous en faire avaler ? Il n’est de cesse de surprendre les détournements et les récupérations éhontées du souhait de gestion supportable, à des fins strictement vénales ou électorales : conservation trompe-l’œil dont les mesures « ne mangent pas de pain », législations cosmétiques, ersatz de réserves naturelles et autres poudres aux yeux et effets placebo.

    Le citoyen qui va en payer très cher les préjudices comprend parfaitement que l’on puisse se préoccuper du devenir de la forêt, des rapaces, du sol, de l’eau, de l’air, notamment la jeunesse, et plus qu’il n’y parait en zone rurale. Mais bien des décideurs s’acharnent à semer le trouble en arguant des sempiternels impératifs de progrès trompeur, de droit à la modernité, de production et de quotas incontournables, le tout générateur de créations d’emplois. Les alibis d’une ambitieuse croissance président toujours à un saccage obligé dont la finalité non avouée reste l’attrait du gain sans souci des conséquences. Et puis les commis d’états ne sont pas innocemment choisis par un certain pouvoir, ils ne sont pas sélectionnés pour leur esprit militant et sont mis en place pour la galerie. Leur stoïcisme, leur cynisme, leur immobilisme ont été évalués comme à toute épreuve par le manipulateur politique. On peut compter sur eux pour que rien ne bouge et on leur remet les clés de la conservation de la biosphère, comme on remettrai un chèque en blanc à un expert de la falsification. Un jour, Moshé Lewin posa la question : « Si quelqu’un, en présence d’un hippopotame, déclare qu’il s’agit d’une girafe, va-t-on lui confier une chaire de zoologie ? On peut lui répondre affirmativement. C’est plus ou moins ainsi qu’agit le système. A cette dérive hallucinante, s’ajoute celle bien identifiée du fameux Principe de Peter où, dans la sombre concurrence bureaucratique, les acteurs ont à atteindre leur respectif niveau d’incompétence.

    En fait et dans son domaine, l’écologisme est une rébellion de l’esprit critique contre toute forme d’abus de pouvoir.

    L’énergie du désespoir

« L’homme est désespéré de faire partie d’un monde infini, où il compte pour zéro. » Ernest Renan

« Nous n’habitons plus la même planète que nos aïeux : la leur était immense, la nôtre est petite. » Bertrand de Jouvenel

    Sommes-nous atteints du complexe de Noé (sauvetage irrationnel et intrinsèque des espèces), voire de sa phase secondaire, le dilemme de Noé (savoir qui sera mangé ) ? Si oui, c’est la contre-réaction aux attitudes induites par l’ « après moi le déluge » du  laisser-aller ordinaire. Nous devrons plus que jamais gérer la biosphère avec prudence et circonspection, parce que nous y sommes condamnés, et chaque fois en plus grand nombre de colocataires d’une maison commune. Et les politiques devraient désormais agir en connaissance des implications écologiques. Tout simplement. Trop petite la planète ? Certainement ! Il pourrait rester une dernière chance pour la nature : 80 % de l'humanité sera citadine en 2025. Le tout est que ces 80 % des 8 milliards prévus en 2025 puissent laisser les lieux naturels aussi propres en sortant (2025 !) qu’ils les trouvèrent en entrant. Pour que les 20 % alors lâchés dans cette nature soldée soient aptes à garder la clé des champs. Si nous nous portons ce jour de 2004 au chevet des espèces menacées, nous constatons que près de 16.000 taxons animaux et végétaux sont en situation de précarité, essentiellement en raison du comportement destructeur de l’homme. Quant aux taux d’extinctions actuels, ils sont entre cent et mille fois supérieurs à ce qu’ils seraient en posture de naturalité. 784 espèces emblématiques ont été portées disparues depuis l’an 1500 (Source : IUCN, 2004).

    NDLR : Michel Tarrier, écologue et consultant à l’Institut Scientifique de Rabat, est l’auteur d’un livre-témoignage actuellement sous presse : "Le Maroc, un royaume de biodiversité. Ecosystèmes et problématiques", illustré par Jean Delacre. Il s’agit d’un état des lieux du Maroc naturel, un réquisitoire sans concession sur les causes de perdition du riche biopatrimoine marocain et l’histoire documentée de son hécatombe. Un livre qui suscitera le débat sur les enjeux écologiques du Maroc, avec une préface du WWF. « Un Maroc se meurt, celui d’une Nature si riche par le passé ; celui du sol, de l’eau et des ressources naturelles. Destruction des paysages, extermination des espèces, préjudices. Risque d’extinction massive de la biodiversité marocaine. »


Voir d'autres articles de Michel Tarrier sur le présent Site (Exposés & Débats), sur le Site du GERES  et sur Alerte- Nature-Maroc...



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