Sapiens: intelligent, sage,
raisonnable ou encore prudent!
(A propos d'un livre)
Par Michel AYMERICH
L’humain est sapiens depuis au moins 4000
générations. Un qualificatif que ce sont abusivement
octroyés des classificateurs rien moins qu’imbus
d’eux-mêmes. "Sapiens",
en effet, signifie en latin: intelligent, sage, raisonnable ou
encore... prudent!
Depuis au moins 2000
ans, sous le poids incommensurable du mauvais choix historique des
religions dogmatiques, l’homme endoctriné des anticultures de
"Ceux-qui-prennent" (Daniel Quinn) s’est érigé en
arrogant candidat à la maîtrise totale de l’Univers,
mégalomanie le conduisant de conquêtes en conquêtes
sur le vivant jusqu’à aboutir à l’absurde
déconstruction du milieu environnemental qu’il partageait avec
les autres espèces. A ce sujet, Théodore Monod, pourtant
chrétien, n’hésitait pas à écrire : "Les trois grands monothéismes se
sont enfermés dans la conception triomphaliste d’un homme
préposé à la domination du monde, ayant
spécifiquement reçu du Créateur un droit de vie ou
de mort sur toute autre créature" et il ajoutait : "Les conséquences du postulat seront
incalculables dans le domaine de la pensée mais aussi dans celui
de l’éthique […]."
Guerres et discriminations envers et contre tout, contre soi, contre
l’homme, surtout contre "l’autre", surtout contre le chasseur-cueilleur
ou ce qu’il en reste, contre les espèces non rentables, en un
mot... contre la Nature.
Sexisme contre l’autre
sexe, racisme contre les autres races, spécisme contre les
autres espèces, pillage du vivant réduit à la
notion étroitement utilitaire de "ressources", saccage des
paysages défigurés en autant de formes
géométriques écostériles et/ou
écodestructives sur l’ensemble de la planète.
En un petit siècle de course effrénée, les tenants
de l’anticulture de "Ceux-qui-prennent" - l’Occident devenu premier
(pour combien de temps encore ?) dans le peloton de tête - ont
fait égoïstement table rase des ressources essentielles de
la biosphère. Un siècle écervelé sous le
diktat consumériste et autophage des maîtres du Monde du
moment, nous incitant à nous rassasier de besoins illusoires
dans la plus insatiable gabegie quand "Ceux-qui-laissent", les hommes
qui vivaient en accord avec la Nature et les autres espèces, se
voient refuser jusqu’à la possibilité de vivre.
Le réchauffement climatique, la désertification
galopante, la fonte inattendue de la banquise et des glaciers, le
délitement des écosystèmes, l’ extinction massive
des espèces (la sixième, mais la première de main
d’homme), les "ressources" qui se tarissent plus vite que prévu,
les réfugiés de l’environnement qui, chaque fois plus
nombreux, frappent à notre porte, alors que nous-mêmes
sommes confrontés à une crise écologique aux
implications toujours plus existentielles, l’urgence d’agir et
d’opérer une révolution écologique mondiale, alors
que nous croyons aussi naïvement que criminellement à
l’illusion de solutions d’abord technologiques, etc.
Telles sont les problématiques insolubles dans le cadre actuel
qui mettent à mal l’humanité.
Nous sommes responsables à des degrés divers, mais
certains sont hautement coupables. Comme à la guerre ! Et
apparemment assez fiers de l’être à en croire leur
arrogance bornée et leur théâtrale prestance. Mais
ne dit-on pas que les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent
? N’est-il pas alors plus que temps de s’attaquer aux racines du mal et
mériter mieux ?
Notre politique est bien celle de la terre brûlée.
Ne rien laisser
derrière soi qui puisse profiter à l’ennemi est une
stratégie de guerre…totale.
Mais quel est donc cet ennemi si exécré ?
C’est là, dans
cette question inattendue, que se révèle à notre
cerveau embué par les fausses questions et les fausses
réponses toute la finitude d’un système dont nous
semblons encore incapables de nous départir, car
inextricablement basé sur l’artificielle séparation de
l’homme d’avec l’animal et de l’homme d’avec la Nature, et donc d’avec
lui-même.
"Ceux-qui-prennent" sont au bout du rouleau et commencent à
pressentir leur inéluctable faillite. Mais quoi, s’attaquer au
paradigme des participants de "l’aventure humaine" et par
conséquent à leurs croyances intimes et à leurs
mythes aveuglants ? Car il y a ceux qui ont eu la sagesse de rester en
marge de cette aventure qui tourne mal. Une mésaventure
largement réductible à l’histoire des conquêtes des
civilisations toutes aussi barbares les unes que les autres qui se
concurrencent, s’éliminent réciproquement, se
succèdent, s’auto-anéantissent aussi, après une
apogée illusoire. N’est-ce pas nous mettre dans le devoir
d’opérer un tournant excessivement douloureux dans tous les sens
du terme ?
Alors, afin de nous épargner ce retournement de paradigme, notre
seule, unique et - il faut le dire - foncièrement stupide
résolution serait : feindre d’ignorer les fondements de la
situation, continuer à exploiter, à surexploiter la
Nature, à anéantir les autres espèces et cet
autre-nous, le vrai-nous qui nous rattache par tout notre être
à l’ensemble du vivant, quitte à se mentir suicidairement
à nous-même ?
2050, Sauve qui peut la
Terre !
Le faux-semblant a la dent dure.
Le compte à
rebours de l’humanité dans lequel nous sommes entrés
emportant avec nous d’innombrables espèces est soit
relégué aux calendes grecques, soit la recherche de
solution est confiée à ceux qui ont
irrémédiablement failli, ceux qui contre toute
décence et en toute démence s’ingénient à
perpétuer l’ancien, le dépassé, le nuisible en lui
conférant une virginité écologique aux goût
de vernis toxique.
« Celui qui croit qu’une croissance
exponentielle peut continuer
indéfiniment dans un monde fini est
un fou, ou un économiste. » (Michel Jay).
C’est une regrettable erreur de considérer la question
écologique comme soluble dans le cadre ordinaire du
système réellement existant devenu planétaire.
Nous vivons une
schizophrénie ordinaire. Plus pour longtemps. Hélas et
tant mieux.
2050, Sauve qui peut la
Terre !
Regardez-les !
Regardez-les et surtout
regardons-nous ! Car il est toujours plus aisé d’observer la
paille dans l’oeil du voisin que la poutre qui nous obscurcit la vue.
On y pense et puis on
refoule et puis on oublie et on passe aux affaires courantes. On n’y
croit pas vraiment. Non, vraiment pas.
On persiste. N’est-ce
pas ?
Alors, chaque matin, en mauvais élèves «
exemplaires », nous rejoignons les embouteillages dans nos
véhicules « monoplaces » pour aller acheter des
fruits hors saison qui ont parcouru des milliers de kilomètres
polluants avant de rejoindre nos assiettes. Nous mangeons en vrais
cochons que nous sommes notre côte de porc élevé
dans un espace concentrationnaire (0.66m2 ! pour un porc de 100kg), ou
une côtelette de mouton « sacrifié ». Ou
encore, toujours avec notre couteau dans la main droite et la
fourchette dans la gauche, nous avalons nos yeux rivés sur notre
assiette un beafteak sachant ou ne voulant pas savoir qu’un "hamburger de 115 gr (= 400 calories, sans
compter le petit pain-éponge et le reste), représente un
potentiel de 8000 calories d’énergie issue de combustibles
fossiles utilisés pour sa production. On saccage 17m2 de
forêt tropicale, abritant une phytomasse de 75 kg de plantes
vasculaires et de vie animale, pour produire un steak de boeuf..."
(Michel Tarrier, 2050, Sauve qui peut
la terre !) "Un français mange 100 kg de viande par an,
trois fois plus qu’il y a un demi-siècle" précise
l’auteur.
Probablement 10 milliards d’humains à l’horizon 2050 : nous
saturons la Terre nourricière qui n’en peut plus de notre
voracité.
Nous la dénaturons, nous l’exténuons, nous la pillons
sans le moindre discernement et nous refusons de faire amende
honorable, de modifier un tant soit peu un mode de vie erroné.
Nous ne sommes plus des prédateurs, devenus depuis belle lurette
des exterminateurs.
Pouvons-nous imaginer 7 milliards de lions, 7 milliards de
rhinocéros, 7 milliards d’éléphants dans le monde
? C’est pourtant le chiffre que nous allons atteindre dès demain
!
S’il en est ainsi, si nous ne refusons pas de gérer les restes
et de jouer les prolongations pour peu de temps encore sans corriger le
tir, nous ne sauverons pas la peau de nos enfants mis au monde pour
notre confort familial.
Sauf si nous disposons
de deux planètes…
2050, Sauve qui peut la
Terre !
Loin des mouvances convenues et des systèmes de connivence,
Michel Tarrier tient un discours atypique, celui des quatre
vérités qui singlent aux oreilles et qui forcent la vue,
quitte à aborder les sujets qui fâchent, sans langue de
bois et sans ménager les faux espoirs qui font vendre.
Au diable le politiquement correct est un des leitmotivs de l’auteur.
Cette vérité est celle d’une vie invivable pour beaucoup,
prochainement invivable pour tous.
C’est dit-on ce que tout
le monde pense tout bas, mais alors pourquoi ne pas oser le dire
publiquement, quitte à ulcérer les écoinconscients
et à ne pas plaire à ceux qui pensent : «
Après-moi, le déluge ! » C’est ce que fait
l’auteur, comme dans un dernier soubresaut de rage face à
l’amoncellement des catastrophes.
Nous ne parviendrons pas autrement à transmettre le flambeau de
la vie à nos enfants. Il ne s’agit maintenant plus de proclamer
les aimer, comme si cela allait de soi. Il s’agit de le prouver.
On peut considérer la méthode de l’auteur consistant
à divulguer des vérités dérangeantes
à l’aide d’une philosophie quelque peu nietzschéenne
assénée à coups de marteau conceptuels et factuels
comme un indice de manque de pédagogie. On peut être en
désaccord sur la méthode. On peut, bien sûr. Mais
ce qui doit demeurer dans la diversité des méthodes,
c’est leur complémentarité.
Michel Tarrier met un point d’honneur à détruire les
illusions. C’est salvateur, car nous n’avons plus loisir de perdre du
temps en faux semblants et en nous perdant même pour une
durée limitée dans une direction sans issue.
Il est étonnant
qu’alors même qu’un Jacques Chirac reconnaissait dans les mots la
nécessité d’une révolution écologique, il
soit fait si peu cas la plupart du temps de ce qu’est une
révolution. Une révolution est une rupture, un changement
qualitatif touchant à l’ensemble des rapports économiques
et sociaux. Sinon, ce n’est pas une révolution, mais la
tentative de maintenir/conserver ce qui existe au moyen de petites
réformes qui pour certaines d’entre-elles peuvent nous amener au
pire. L’expansion du nucléaire, comme le dévelopement des
agro-carburants en sont des exemples...
Notre responsabilité à nous tous est en jeu.
Alors, informons sans illusions et ne restons surtout pas à la
surface apparente des choses...
Et pour ce faire,
armons-nous des vérités que Michel Tarrier divulgue et
tirons les conclusions qui s’imposent en termes d’actions
nécessaires !
2050, Sauve qui peut la
Terre !
Editions du Temps