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"Animalité"
(article tiré de
Encyclopédie Universalis)
de Florence Burgat
La réflexion sur l'animalité se distingue
radicalement d'une approche zoologique comme d'une approche
ethnologique qui présenterait les modes de relations aux animaux
propres aux diverses sociétés humaines. C'est vers le
discours philosophique qu'il convient de se tourner pour
appréhender ce concept supposé dire l'essence de
l'animal. Dans la tradition occidentale, le concept d'animalité
remplit, de par sa structure et son contenu, une fonction importante
dans la définition de l'humain lui-même. En effet, le
concept d'animalité ne vise pas tant à
caractériser l'essence des êtres vivants sensibles autres
que l'homme qu'à construire le contre-modèle de ce
dernier, son négatif ontologique. Aussi l'animalité
est-elle définie en creux, par un ensemble de manques : manque
de raison (Descartes), manque de liberté (Kant), pour ne citer
que les principaux aspects de la démarcation. Par ailleurs,
cette construction permet aux sciences humaines de délimiter
leur objet et de l'inscrire dans les cadres préexistants et
distinctifs de la culture, du langage, du symbolique.
L'animalité demeure captive de son opposition à
l'humanité, comme le soulignent Max Horkheimer et Theodor Adorno
: « Dans l'histoire européenne, l'idée de l'homme
s'exprime dans la manière dont on le distingue de l'animal. Le
manque de raison de l'animal sert à démontrer la
dignité de l'homme. Cette opposition a été
prêchée avec tant de constance et d'unanimité [...]
qu'elle fait partie du fond inaliénable de l'anthropologie
occidentale comme peu d'autres idées. Même de nos jours,
elle est encore reconnue » (La Dialectique de la raison, 1944).
L'animalité n'est ainsi rien d'autre que le concept qui dit la
différence ; il est la démarcation même de
l'humain, sa limite.
Il existe cependant une voie critique qui, à
l'assimilation de la possession de la raison au fondement des droits,
oppose la capacité à ressentir le plaisir et la
souffrance. La compassion envers tout être sensible prend alors
le pas sur les performances cognitives. Schopenhauer, qui
confère à la pitié le rôle de fondement de
la morale, en appelle aux religions de l'Inde pour faire valoir un
modèle inverse de celui prôné par celles qui voient
dans le monde animal un fonds mis à la disposition de l'homme.
En effet, du fait de l'introduction dans les Upanisad de la notion
d'ahimsa (non-violence), c'est d'une tout autre manière que les
traditions indiennes (bouddhisme, hindouisme, jinisme) ont
considéré l'animal. Si la différence entre
l'humain et l'animal structure la pensée occidentale, avec la
levée des interdits moraux qu'elle implique à
l'égard de ce dernier, c'est, notamment, leur commune
sensibilité à la souffrance qui, dans la pensée
indienne, gouverne le devoir de non-violence étendu aux
animaux.
1.
Animalité : la part mauvaise de l'humain ?
Dans la philosophie occidentale, du moins dans sa
tradition dominante, l'animalité est définie comme une
catégorie privée de tout ce dont l'homme est doté
ou supposé être doté : une âme, une raison,
une histoire, un langage, une conscience, un monde, etc. C'est comme
différence, qualifiable de différence par défaut,
que l'animalité est donc pensée. Le caractère a
priori de cette conception est immédiatement sensible dans la
mesure où le même schéma est appliqué
à tous les attributs : aucun d'entre eux n'est posé sans
son contraire ; rien de ce qui se dit positivement de l'humain qui ne
s'affirme en même temps négativement de l'animal. Tout se
passe comme si, pour qu'une qualité (la raison, l'intelligence,
la culture, etc.) fût véritablement donnée à
l'humain et qu'elle manifestât son efficacité, il fallait
qu'elle fût conjointement niée chez l'animal. C'est de
leur caractère exclusif que ces qualités tirent sens et
valeur.
Que la différence soit originelle ou qu'elle
soit le produit d'un « arrachement à la nature »,
selon l'expression couramment employée, elle est fondatrice de
deux ordres hétérogènes. La controverse qui oppose
Rousseau aux jurisconsultes modernes est à cet égard
exemplaire. La négation d'un état de nature conduit
Samuel Pufendorf, Richard Cumberland et Jean-Jacques Burlamaqui
à voir en l'homme un être d'emblée social,
doué de raison et de langage. Pour Rousseau, il y a une erreur
à la fois logique et chronologique à penser l'homme
naturel sur le modèle de l'homme actuel. Dans le Discours sur
l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les
hommes (1755), la fiction d'un état de nature permet à
Rousseau de dépouiller l'homme de toutes les qualités et
de tous les acquis dont sa longue histoire sociale l'a pourvu, pour ne
voir en lui, à l'origine, qu'un animal. Ce qui distingue l'homme
naturel des autres animaux restera en sommeil tant que la
nécessité de quitter cet état ne se fera pas
sentir ; il devra alors recourir à des ressorts cachés,
manquant aux animaux, qui lui permettront de s'adapter à des
conditions de vie nouvelles. Selon Rousseau, ce n'est pas en effet
l'entendement qui fait la différence entre l'homme et les
animaux, puisque ces derniers ont des idées et les agencent
jusqu'à un certain point, mais la liberté, qui se
manifeste dans la perfectibilité, cette capacité à
progresser. L'animal, lui, n'évolue pas. Il est au bout de mille
ans, affirme Rousseau, ce qu'il était au premier jour. Pour
Rousseau, ce trait distinctif qu'est la liberté ne produit
aucune coupure sur le plan des droits naturels. Cette posture atypique
- poser une différence métaphysique qui n'entraîne
pas de discrimination sur le plan moral - mérite d'être
soulignée. N'est-ce pas la vision dramatique qu'il
développe, lorsqu'il s'agit d'évoquer les
désastres engendrés par cette liberté, qui conduit
Rousseau à dissocier les qualités métaphysiques du
fondement des droits ?
Notons également que, de manière
très audacieuse, l'encyclopédiste Georges Leroy
défend, dans ses Lettres sur les animaux (1781), la thèse
d'une perfectibilité des animaux, mettant sur le compte de notre
myopie l'incapacité où nous sommes de mesurer le chemin
qu'ils ont parcouru dans les différents domaines de leur
activité. C'est la raison pour laquelle il se fait le virulent
critique de l'instinct comme mode de connaissance réservé
à l'animal (« Instinct », in Encyclopédie de
Diderot et d'Alembert, 1751-1772). Là encore, sur le plan de la
théorie de la connaissance, le concept d'instinct fait figure de
négatif de la raison : manquer de raison pour l'animal
équivaut à n'avoir que l'instinct. Or celui-ci
désigne un savoir si pauvre et si invariant qu'il devient
impropre de parler même de savoir. L'individu se confond ainsi
avec l'espèce à laquelle il appartient. D'où
l'idée que l'animalité ne peut engendrer que le
règne du même, de la répétition, là
où l'humanité serait sans cesse productrice de
différences.
Si l'on se trouve paradoxalement conduit à
parler de l'humain pour aborder l'animalité, c'est, on l'aura
compris, à cause de la construction en miroir de ces deux
concepts, l'animalité étant le produit d'un
dépouillement des qualités qui font l'humain.
L'animalité
rationnelle
Une parenthèse mérite d'être
ouverte sur l'Antiquité, pour signaler l'importance du
débat qui porte tant sur la nature animale et sa distinction
avec l'homme, que sur les liens entre l'intelligence et la vie, les
conséquences morales de la métempsycose, la justice due
aux êtres vivants. Les travaux des spécialistes sur le
végétarisme antique, la définition du logos, le
rôle des métaphores animales chez Platon, la conception
aristotélicienne de l'âme animale, entre autres,
permettent de prendre la mesure de la diversité des questions
abordées et de la tout autre manière de penser la
différence anthropozoologique. Ainsi, exception faite des
stoïciens qui ouvrent la voie à la conception moderne en
conférant à la raison un rôle discriminant, le
logos n'est aucunement substituable à la raison, au sens moderne
du terme. Le concept de zoon logikon ne comporte pas l'opposition qui
structure celui d'« animal raisonnable », ce dernier
confortant l'idée d'une essence dont les deux composants se
repoussent l'un l'autre.
La pensée de la différence trouve de
fait sa formulation la plus classique et la plus durable dans cette
définition de l'homme comme animal raisonnable. La
définition de la raison elle-même s'avère des plus
problématiques, comme le montre John Locke dans l'Essai
concernant l'entendement humain (1690) : qu'est-ce que cette «
droite raison » que Dieu a mise en l'homme ? si on refuse
l'innéisme, comment rendre compte de sa genèse et de son
développement ? que doit-elle aux sens et à
l'expérience, et, partant, est-elle véritablement le
propre de l'homme ?
La désignation de la raison comme moyen de
distinguer l'animal de l'humain conduit à une impasse sur au
moins trois plans. Le premier concerne le caractère
essentiellement normatif de la raison ; outre le débat entre
l'innéisme et l'empirisme sur l'origine et la nature de la
raison, le problème du « fou » et de l'«
imbécile » sont les objections classiques que l'on fait
à la prétention de cette faculté à
caractériser universellement l'humain. Et si la raison n'est que
la possibilité de relier, à des degrés divers, les
idées entre elles en vue d'une action, l'animal possède
nécessairement cette capacité. Le second plan a trait
à la qualité fondamentalement
hétérogène d'une essence de l'homme à
laquelle l'animalité est étroitement mêlée :
animal par le corps, humain par la raison, tel est cet être
divisé, sans cesse menacé de sombrer dans ce qui, par le
corps, l'apparente au règne d'en bas. « Car pour la
raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend
hommes, et nous distingue des bêtes, écrit Descartes dans
le Discours de la méthode (1637), je veux croire qu'elle est
tout entière en un chacun... » Cette conception
recèle l'idée, implicite ici, d'une «
animalité de l'homme » : sans la raison, il ne resterait
à l'homme que sa part animale. Dès lors, que signifie
l'animalité dans un tel contexte ? pourquoi en faire un
sous-ensemble de l'humain ? d'où vient cette impuissance, ou ce
refus, de penser l'animalité en et pour elle-même ? C'est
bien la question du dualisme de l'âme et du corps qui traverse la
problématique de l'animalité - une animalité qui
sera bientôt réduite, par une philosophie que conforte le
biologisme, à la vie organique et pulsionnelle. Enfin,
troisième et dernier plan, le rôle discriminant qui est
accordé, au niveau moral, à la faculté
raisonnante, c'est-à-dire le fait d'inférer des droits
à partir d'une performance intellectuelle, est des plus
discutables.
L'animalité de l'homme
Il est nécessaire de préciser ce que
recouvre cette notion d'« animalité de l'homme ».
Dans le langage courant, le terme « animalité »
désigne communément les pulsions, les déviances,
le refoulé d'un état quasi indomptable que la raison,
d'une part, la civilisation, d'autre part, tentent de maîtriser.
Comment tenir à bonne distance cette part négative tapie
au cœur de l'humain ?
Plusieurs pages de Kant ont trait à la nature
« animale » de la sexualité, et au moyen de la
rendre acceptable. Cette « cohabitation charnelle ou bestiale
», selon les termes de l'auteur, ne peut avoir lieu que dans le
cadre du mariage et servir la conservation de l'espèce. Il n'en
demeure pas moins que cette « souillure de soi-même dans la
volupté » abolit l'humanité dans la personne de
celui ou de celle qui s'y livre : « Tout se passe comme si
l'homme se sentait honteux d'être capable d'une action rabaissant
sa propre personne au-dessous de la bête », écrit
Kant (Métaphysique des mœurs, 1797). Dans l'Histoire de
l'érotisme (1950), les analyses de Georges Bataille sur
l'érotisme, qu'il qualifie avec fascination d'«
animalité répugnante », celles encore que Freud
consacre, dans Malaise dans la civilisation (1929), au rôle de
l'odorat et à la dépréciation dont il fait l'objet
dans la civilisation, font écho à leur tour à
cette acception négative de l'animalité. Il ne s'agit
là que de quelques évocations parmi d'autres qui mettent
en lumière l'idée selon laquelle l'animalité est
exclusivement pensée comme la partie charnelle de l'être
humain.
L'animalisation
Dans cette même logique, il existe un usage du
concept d'animalité appliqué à l'humain qui
constitue, sur le plan anthropologique, un effet de la conception
négative de l'animalité telle que l'humanisme
métaphysique l'a forgée.
Ce procédé - l'animalisation de
l'humain - trouve naissance dans ce que l'on pourrait appeler une
animalisation de l'animal lui-même, c'est-à-dire
l'application aux animaux de l'animalité pensée comme
part mauvaise. Animaliser, c'est rendre disponible. Est disponible ce
à l'égard de qui ou de quoi l'on n'est soumis à
aucune obligation : ce dont on peut disposer librement. L'animalisation
désigne le procédé qui consiste à «
rabaisser à l'état animal », définition qui
montre à quel point est prégnant le caractère vil
de l'animalité. Il s'ensuit qu'un travail de «
déconstruction » de l'animalité ainsi entendue doit
être entrepris, pour que prenne fin un tel usage du concept. Car
tant que l'animalité sera pensée comme la limite
inférieure de l'humain, le procédé d'«
animalisation » perdurera.
Cette marque qui creuse clivages et discriminations
au sein du genre humain se retrouve dans le monde animal : si certains
humains peuvent être considérés, par la
pensée raciste, ou sexiste comme moins humains que d'autres, les
animaux, y compris parfois à l'intérieur d'une même
espèce, sont voués à des utilisations relevant
d'une séparation du même type : il y a les consommables,
les nuisibles, les compagnons, ceux que l'on tue et ceux que l'on
choie. Prenons l'exemple du chien qui, dans une même
société, peut être animal de compagnie, animal de
service, animal de laboratoire ; ou encore du lapin : animal
chassé, animal de laboratoire, animal de consommation et animal
de compagnie. Le découpage des distances culturellement
construites ne recouvre pas celui de la classification zoologique : les
animaux les plus proches de l'homme ou ceux qui sont les plus complexes
d'un point de vue psychobiologique ne sont pas nécessairement
les mieux traités. L'ambivalence du statut de l'animal se
reflète tant sur le plan des usages que sur celui des
représentations et des métaphores pour qualifier tel ou
tel trait de comportement humain : les unes tendant vers le haut
(qualités de cœur, courage, fidélité...), les
autres vers le bas (saleté, perversité,
grossièreté...).
À la lumière de ce qui
précède, le concept d'animalité apparaît
comme une construction idéologique qu'il convient
d'appréhender comme telle : il tire son origine et son contenu
des fins qu'il sert, et non de l'essence de l'objet qu'il
prétend décrire. Les deux finalités principales de
ce système de concepts sont en effet, d'une part, de mettre en
place une définition de l'homme située aux antipodes de
celle de l'animal sur les plans métaphysique, cognitif et moral,
d'autre part, d'en tirer les conséquences sur le plan
éthique : à qui le droit d'être traité comme
une fin, et jamais simplement comme un moyen ? C'est à ce second
point que nous allons maintenant nous attacher.
2.
Animalité, droit naturel et
éthique
Le dispositif de la différence par
défaut (l'animal est privé des qualités dont
l'homme est doté) a pour finalité implicite d'exclure les
animaux de la communauté morale, dans le but d'en faire des
choses à la disposition de l'homme. N'est-ce pas en effet en
amont, du côté de l'être, que tout se décide
? La place des animaux dans l'éthique et le type de traitements
que l'homme leur réserve sont intimement liés à
leur ontologie. La conception négative de l'animalité
induit en effet une différenciation sur le plan axiologique :
est supposé pertinent le passage entre les capacités
cognitives (privilège accordé à la raison) et la
valeur morale (droit au respect, prise en considération des
intérêts de l'individu). Il y va des limites de la
communauté morale, c'est-à-dire de l'ensemble des
êtres vis-à-vis desquels existent des obligations, sans
que ceux-ci soient nécessairement capables d'exercer des
devoirs. On rejoint ainsi la double question de savoir si l'on peut
tirer un impératif d'un indicatif, et, si oui, quel est
l'indicatif véritablement pertinent pour fonder des droits ? En
l'occurrence, les capacités cognitives peuvent-elles
légitimement justifier un tel passage ? Interrogation à
laquelle on peut objecter cette autre : pourquoi faudrait-il être
doué de raison pour se voir reconnaître des droits ?
Rousseau et la refondation d'un droit
naturel
La critique de l'humanisme métaphysique porte
sur la non-pertinence d'attributs spirituels (l'âme) ou de
performances cognitives (la raison, la conscience réflexive)
à fonder les droits moraux. C'est la notion de
sensibilité (la capacité à ressentir le plaisir et
la souffrance) qui serait en elle-même génératrice
de droits : telle est la voie ouverte par Rousseau, et dont nous allons
reprendre le fil.
Partant, comme on l'a vu plus haut, non de
caractéristiques propres à l'homme naturel, mais de la
capacité, issue du langage, à faire le détour par
la représentation abstraite des maximes morales, les
jurisconsultes modernes (Pufendorf, Cumberland, Burlamaqui) confondent
droit naturel et loi naturelle. Faisant valoir les deux aspects
contradictoires qui composent la loi naturelle, Rousseau conclut que
« pour qu'elle soit loi il faut que la volonté de celui
qu'elle oblige puisse s'y soumettre avec connaissance, mais il faut
encore pour qu'elle soit naturelle qu'elle parle immédiatement
par la voix de la Nature » (Discours sur l'origine et les
fondements de l'inégalité parmi les hommes). Recherchant
les principes antérieurs à la raison et régissant
la conduite de l'homme naturel comme de l'animal, Rousseau en distingue
deux : la conservation de soi et la pitié. Le premier assure
l'intérêt de chacun à conserver sa vie, le second
tient dans la « répugnance naturelle à voir
périr ou souffrir tout être sensible » (ibid.).
C'est sur cette nouvelle base que se trouvent édifiés les
fondements d'un droit naturel commun aux hommes et aux animaux, si ce
n'est pas de la capacité à raisonner que ce droit
relève, mais bien de la sensibilité. Mettant ainsi un
terme aux « anciennes disputes sur la participation des animaux
à la loi naturelle » (ibid.), Rousseau élabore le
concept d'un droit primitif qui peut enfin légitimement porter
le nom de « naturel », puisqu'il est lié à la
nature première de l'homme et non à l'artifice de sa
nature sociale, posture qui permettait aux jurisconsultes modernes
d'assimiler le droit naturel à une loi. Aussi est-ce la
pitié qui, de manière spontanée, interdit de
causer du tort ou de la souffrance à « tout être
sensible ». La pitié, qui ne requiert pas le détour
de la raison (la conscience est soigneusement distinguée de la
raison), est donc au fondement du droit naturel : elle est sa mise en
pratique et sa condition de possibilité, en tant qu'elle
implique la sensibilité. On ne peut avoir pitié que de ce
qui souffre ; en d'autres termes, il s'agit d'une éthique
pathocentrée, c'est-à-dire qui prend la souffrance comme
critère, et non d'une éthique biocentrée, qui
choisirait la vie comme centre, mêlant alors dans un même
ensemble l'humain, l'animal et le végétal.
La compassion à la source de
l'éthique
Ce qui est pour Rousseau à la racine du droit
le plus primitif deviendra sous la plume de Schopenhauer
l'expérience fondatrice de la morale. La pitié (ou
compassion) est indissociable de la sensibilité, puisqu'il faut
que soit donnée à voir la souffrance, dans la
multiplicité des manifestations qu'elle revêt en fonction
des espèces et des individus, pour que naisse chez celui qui en
est le témoin ce sentiment profond d'identification. Ce qui rend
possible cette étrange fusion est l'antériorité
d'une identité sur toutes les différences, y compris
celle de l'espèce. Sa puissance vient du fait qu'il ne s'agit
aucunement d'une réflexion d'ordre conceptuel sur les
obligations auxquelles m'invite l'autre dans sa
vulnérabilité, mais bien de ce qu'elle est une
expérience que je ne commande pas, et qui pulvérise le
point d'ancrage le plus profond : la distinction entre mon
intérêt et celui d'autrui. En transposant un concept
épistémologique dans le champ éthique, on pourrait
dire de la pitié qu'elle est une expérience cruciale.
C'est elle qui, de manière irrévocable, dessine les
contours d'une communauté morale dont les frontières
coïncident avec celles de la capacité à souffrir.
L'effort de Schopenhauer, à la suite de Rousseau, est de mettre
en évidence le caractère foncièrement
hétéronome des critères de la raison et de la
liberté dans leur prétention à fonder les droits.
Il s'agit pour Schopenhauer de prouver, contre Kant,
que la pitié, en tant qu'expérience quotidienne et
spontanée, est le véritable fondement de
l'éthique. La première preuve de la justesse de ce
fondement est que le détour du concept - en l'occurrence, la
représentation de la loi morale - n'est pas requis, ce qui met
l'injonction morale à la portée de tout individu. Pour
être universel, le fondement de la morale ne doit en effet pas
réclamer le détour de médiations complexes ou de
l'abstraction. On trouve la même idée chez Rousseau,
lorsqu'il fustige la nécessité d'être « un
grand raisonneur et un profond métaphysicien » pour
parvenir à entendre la loi naturelle. La seconde preuve vient du
fait, note Schopenhauer, qu'« avec [ce fondement] les animaux
eux-mêmes sont protégés » (Le Fondement de la
morale, 1841). Ici les obligations envers les animaux sont directes,
contrairement à la thèse de Kant selon laquelle c'est
directement envers lui-même et indirectement envers les animaux
que l'homme exerce ses devoirs lorsqu'il s'abstient de cruauté
envers eux. Celle-ci n'est en effet répréhensible, aux
yeux de l'auteur de la Métaphysique des mœurs, que dans la
mesure où, en « émoussant en l'homme la
pitié pour la douleur des bêtes », elle concourt
à affaiblir la disposition morale la plus utile aux devoirs que
les êtres de raison se doivent les uns aux autres.
Une critique de la métaphysique
humaniste
C'est explicitement dans le sillage de Rousseau que
Claude Lévi-Strauss formule sa critique d'un humanisme
basé sur la coupure entre l'homme et le reste des vivants, pour
proposer un nouveau fondement des libertés : à la
définition de l'homme comme être moral, il faut substituer
celle de l'homme comme être vivant. « Face à une
tradition occidentale qui a cru, depuis l'Antiquité, qu'on
pouvait [...] tricher avec l'évidence que l'homme est un
être vivant et souffrant, pareil à tous les autres
êtres avant de se distinguer d'eux par des critères
subordonnés, qui donc, sauf Rousseau, nous l'aura
dispensé [cet enseignement] », écrit Claude
Lévi-Strauss (« Jean-Jacques Rousseau fondateur des
sciences de l'homme », in Anthropologie structurale deux, 1973) ?
Ainsi, ce n'est pas la capacité à raisonner qui fonde le
droit naturel, mais la capacité à souffrir,
c'est-à-dire la sensibilité. La pitié est cette
identification originelle qui, prenant le pas sur la conscience des
différences physiques et/ou culturelles, permet une
appréhension globale de l'ensemble des êtres sensibles.
Elle seule est capable de prémunir, outre les animaux, tous les
humains. « Car, écrit encore Claude Lévi-Strauss,
l'unique espoir, pour chacun de nous, de n'être pas traité
en bête par ses semblables, est que tous ses semblables, lui le
premier, s'éprouvent immédiatement comme êtres
souffrants, et cultivent en leur for intérieur cette aptitude
à la pitié » (ibid.). Un humanisme synonyme de la
souveraineté de l'humain est à la racine de plusieurs
formes de domination de peuples sur d'autres, dès lors qu'on en
vient à considérer que certains humains possèdent
de manière plus éminente que d'autres les critères
métaphysiques par lesquels l'humanité est définie.
Dans une telle hiérarchie, les animaux n'ont évidemment
aucune place.
À l'inverse, en intégrant l'être
humain dans un ensemble plus large que celui de la vie sociale comme
seule créatrice de droits, on choisit l'unique voie qui
trouverait l'assentiment de toutes les civilisations : la nôtre
en renouant avec l'ancien droit romain (qui voyait dans le droit
naturel les règles communes à la conservation de tous les
êtres vivants), celles de l'Orient et de l'Extrême-Orient,
empreintes des traditions bouddhiste et hindouiste, celle enfin des
peuples les plus humbles, des sociétés sans
écriture, souligne encore Claude Lévi-Strauss («
Réflexions sur la liberté », in Le Regard
éloigné, 1983). En recherchant l'antithèse de la
morale judéo-chrétienne eu égard au traitement des
animaux, Schopenhauer se tournait déjà vers l'Inde. Il
multiplie, dans Le Monde comme volonté et comme
représentation (1818), puis dans Le Fondement de la morale, les
références au brahmanisme et au bouddhisme : « Je
ne sais pas de plus belle prière que celle dont les anciens
hindous se servent pour clore leurs spectacles. Ils disent „Puisse tout
ce qui a vie être délivré de la souffrance !«
» (paragr. 19). Tournons-nous donc vers la doctrine de la
non-violence, cette spécificité des religions de l'Inde.
3. Le
devoir de non-violence envers les animaux
La notion de non-violence (ahimsa) apparaît
pour la première fois dans les Upanisad, considérable
corpus de textes sanskrits, dont les premiers remontent aux environs du
VIe siècle avant J.-C. Leur apport concernant la manière
dont l'homme doit se comporter avec les animaux est central dans
plusieurs religions de l'Inde.
Le
bouddhisme
Le bouddhisme, qui est né en Inde dans la
deuxième moitié du VIe siècle avant J.-C., donnera
à cette notion un rôle central, puisque l'injonction de ne
détruire aucune vie fait partie des huit préceptes que
doivent observer les bouddhistes. Ses implications morales concernant
les rapports des hommes aux animaux vont se manifester, au sein de la
pratique religieuse, par la condamnation des sacrifices (aucune faute
ne saurait trouver réparation dans un rituel, et moins encore
dans un rituel sanglant) et, de manière plus large, par la
promotion conjointe du végétarisme. Selon l'enseignement
du Bouddha, les sacrifices au cours desquels des animaux, voire des
êtres humains, sont tués doivent cesser (notons que le
sacrifice animal était un trait dominant de la religion
védique, même si elle était déclinante du
temps du Bouddha) ; la consommation de viande et de poisson constitue
une forme importante de violence dont l'homme doit se détourner.
Au-delà de l'enseignement religieux, signalons la tentative
d'inscrire dans la vie quotidienne cet interdit de la mise à
mort des animaux : brahmaniste converti au bouddhisme, Asóka,
auteur de tant de massacres qu'on le nomma Asóka le Cruel avant
la crise morale qui le conduisit au repentir, régna sur la
quasi-totalité de l'Inde de 251 à 226 environ avant J.-C.
Il fit graver sur des rochers et des piliers les inscriptions qui
constituèrent sa législation. Plusieurs d'entre elles ont
trait au devoir de non-violence envers les animaux.
Il y a controverse quant à l'interdiction par
le Bouddha de la consommation de viande ; les textes se contredisent et
les études manquent. En effet, parce que le bouddhisme admet que
le fait même de vivre implique une certaine quantité de
violence involontaire, une distinction est opérée entre
l'esprit de la non-violence (son sentiment intérieur) et ses
manifestations : l'intention est, d'une certaine manière, plus
importante que l'action. Aussi, ce qui est véritablement
condamnable dans la consommation carnée est d'avoir tué
un animal pour le manger, ou de manger un animal qui a
été tué pour soi, car, dans les deux cas, le
mangeur est la cause directe de la mise à mort (de l'action et
de l'intention dans le premier cas, de l'intention dans le second).
Comme le note Karam T. S. Sarao, « il est difficile d'imaginer
que celui qui condamne le sacrifice animal dans les termes les plus
durs, ainsi que l'abattage, la chasse et le piégeage, savoure la
chair de ces mêmes animaux » (Origin and Nature of Ancient
Indian Buddhism, 2001). L'auteur renforce le caractère
spécieux de l'argument, en rappelant qu'en dehors des bouchers,
des chasseurs et des pêcheurs, la plupart des mangeurs de viande
sont indirectement responsables de la mort des animaux, car ces
derniers ne seraient pas tués s'ils n'étaient pas
mangés.
Par ailleurs, la transmigration des âmes, et
les existences successives auxquelles elle conduit (samsara),
réduit la distance entre les animaux et les humains. Même
si ces derniers occupent ontologiquement la position la plus haute, la
société ne se limite pas à eux, et si un homme
peut renaître en animal, un animal peut renaître en homme ;
tous deux ont un karman (ensemble des actes accomplis durant la vie).
Le fait d'être pris dans le cycle des naissances est un esclavage
dont l'homme cherche à se libérer, et l'observation de la
non-violence à l'égard des animaux fait incontestablement
partie des actions contribuant à cette libération.
L'hindouisme
Si, comme on a eu l'occasion de le dire plus haut,
le sacrifice animal était central dans la religion
védique (ensemble des croyances et des pratiques décrites
dans le Veda, écritures sacrées rédigées en
sanskrit entre le XVIIIe et le VIIIe siècle av. J.-C.), dans sa
phase postérieure, que l'on nomme brahmanisme, puis hindouisme,
cette pratique décline grâce à
l'intériorisation du sentiment religieux. Le sacrifice n'est
plus le moyen de recevoir les grâces divines, et les fautes ne
sont plus de nature rituelle. C'est la bonne conduite observée
par le souverain qui protégera le monde, et non ses offrandes de
victimes. La faute morale prend le pas sur la faute rituelle. À
la multiplicité des dieux védiques fait place la triade
constituée par Brahma (le créateur), Visnu (le
stabilisateur) et Siva (le destructeur). Dans un souci
d'intégrer à soi le bouddhisme déclinant, on voit
apparaître (vers la fin du VIIIe siècle) le nom de Bouddha
pour désigner l'avatar de Visnu descendu sur terre dans le but
d'abolir les sacrifices sanglants. La conjugaison des théories
de l'ahimsa et des renaissances contribua à la substitution
d'offrandes végétales aux offrandes animales, et la
pratique du végétarisme s'étendit.
Le jinisme
Mais aucune religion (le terme « religion
» étant d'ailleurs contestable, dans la mesure où,
tout comme pour le bouddhisme, elle n'a pas de Dieu) n'a donné
plus de place à la non-violence que le jinisme (ou jinisme). Ses
premiers prophètes, Parsva et Mahavira, vécurent
respectivement au VIIIe et au VIe siècle avant J.-C. Bien que
contemporain du Bouddha, Mahavira réforme la doctrine de son
prédécesseur : son enseignement ne constitue aucunement
une ramification du bouddhisme, comme on l'a pensé en Occident ;
les travaux d'Herman Jacobi ont établi en 1884, et de
façon certaine, l'indépendance des deux mouvements.
Mahavira accentue les aspects moraux du jinisme par l'introduction de
cinq vœux que tout membre de la communauté jaïna s'engage
à observer, dont celui de ne pas nuire aux êtres vivants.
L'exigence de non-violence (ahimsa) est au centre de l'éthique
jaïna. Le fardeau de la transmigration, qui a envahi la
pensée indienne, n'est pas absent du jaïnisme ; le karman,
cet ensemble des volitions et des actions, pèse sur le cycle des
renaissances. L'observance de la non-violence - en action mais aussi en
pensée - constitue, comme dans le bouddhisme,
l'élément libérateur le plus important, à
ceci près que l'on ne trouve pas dans le jaïnisme la
tolérance à l'égard de la consommation
carnée présente dans certaines interprétations du
bouddhisme.
Signalons, tout comme pour le bouddhisme sous le
règne d'Asóka, la tentative d'instituer un État
jaïna en Inde. Entre le VIe et le VIIIe siècle de notre
ère, la dynastie de Valabhi accorda sa protection à la
communauté jaïna. Mais c'est dans la seconde moitié
du XIIe siècle, sous le règne du roi du Gujarat,
Kumarapala, que le jinisme atteignit son apogée et tenta de
généraliser un végétarisme rigoureux.
L'imprégnation végétarienne du Gujarat est encore
forte de nos jours.
La doctrine de Gandhi, dont le jinisme constitue
l'un des héritages spirituels, a accordé une place
centrale à la non-violence. Si sa pensée et son action
ont fait l'objet d'une immense littérature, ses positions non
violentes envers les animaux sont quasi ignorées de la critique.
Pourtant, Gandhi s'est tout au long de sa vie préoccupé
de la manière d'étendre concrètement aux animaux
la non-violence, et sa contribution à l'élaboration d'un
programme de réforme de l'élevage à
l'échelle nationale, qui soit à la fois
économiquement viable et non violent (proscription de tout
abattage), en représente l'une des importantes illustrations.
4. La
refonte du concept d'animalité : les apports de la
phénoménologie
Quittons le domaine moral pour nous tourner de
nouveau vers l'ontologie de l'animalité dans la pensée
occidentale, mais cette fois du côté de la
phénoménologie. Il s'agit, dans ce mouvement de «
retour aux choses mêmes », de penser l'animalité
pour elle-même, de saisir ce qu'elle a de propre, d'original. Si
les sciences qui explorent les comportements et l'esprit des animaux
peuvent contribuer à cette tâche, c'est à la
phénoménologie, et au courant de l'éthologie qui
en est issu, qu'il revient d'avoir ouvert la voie la plus
féconde en la matière, en ruinant, par le type même
des questions qu'elle pose, cette ontologie renversée qui, pour
la métaphysique, qualifie l'animalité. C'est, entre
autres, pour ne pas avoir considéré l'animal dans son
être propre, dans sa différence par originalité,
que la métaphysique n'a pas pensé l'animalité,
préférant construire un concept qui se borne à
dire le négatif de l'humain. La manière dont
l'éthique peut se saisir des apports de la
phénoménologie est une autre question ; mais le fait de
penser l'animal comme un sujet dans un monde, comme un être
pour-soi, doté d'une structure de moi, ne saurait laisser
indemne l'indigence ontologique sur laquelle repose l'appropriation,
rendue de ce fait innocente, du monde animal. Mais avant d'en
présenter les apports, il n'est pas inutile de voir contre quoi
une telle éthologie phénoménologique se situe.
Le béhaviorisme, une science du
comportement
Le béhaviorisme, dont Broadus Watson est, au
début du XXe siècle, le fondateur (Psychology as the
Behaviorist Views It, 1913), a opté pour une
interprétation mécaniste du comportement, que celui-ci
soit animal ou humain. Dans cette optique, et s'agissant d'observer un
organisme régi par un mécanisme strict, voire un
système de stimuli et de réponses de l'arc
réflexe, les conditions du laboratoire sont suffisantes. Fortes
de ce postulat (l'animal est un organisme impulsé de
l'intérieur), bien des recherches furent menées, et ce
dès la fin du XIXe siècle, sur les réflexes
conditionnés ou les névroses expérimentales
provoquées en laboratoire, sous la direction, notamment, de
Pavlov. Tout un courant s'engagea dans cette voie mécaniste
où les notions de comportement (compris comme une relation
dialectique avec l'environnement, selon la définition qu'en
donnera Maurice Merleau-Ponty), de monde, de sujet de l'action, etc.,
ne pouvaient avoir aucune place. La méthode comme la
pensée de Pavlov ont profondément imprégné
le béhaviorisme et la psychologie objective, qui ont
emprunté aux sciences physiques le modèle de leur
démarche : l'exclusion de toute référence à
la vie mentale était présentée comme une caution
de scientificité. Il n'est pas sûr que cette option soit
dépassée : en témoigne la réduction du
comportement à des mesures physiologiques et de la vie psychique
au fonctionnement du cerveau. Il est un fait que l'éthologie
phénoménologique n'a guère fait école,
peut-être à cause de l'effort de réflexion
philosophique qu'elle requiert.
La notion de monde
animal
En réaction contre le béhaviorisme,
l'éthologie, dont Konrad Lorenz, Nikolaas Tinbergen et Karl von
Frisch furent les pionniers, prôna - c'est une première
étape - l'observation des animaux dans leur milieu naturel,
privilégiant systématiquement les études de
terrain. Si ces derniers ont un comportement porteur de sens, il est
indissociable du contexte dans lequel il s'élabore. Aussi,
l'introduction de la notion husserlienne d'intentionnalité par
Jakob von Uexküll, dans les années 1930, mérite
d'être soulignée : elle permet de faire valoir que dans le
monde animal aussi les phénomènes sont vécus et
n'apparaissent pas dans une extériorité autonome. C'est
de manière globale que la signification des objets perçus
est donnée : voir un objet, c'est le doter d'une signification,
le reconnaître en tant qu'élément occupant une
place dans un ensemble signifiant, en relation avec d'autres
éléments de ce tout. L'organisme et le milieu ne
constituent pas deux éléments extérieurs l'un
à l'autre, mais un système de relations étroites.
« Revenir aux choses mêmes »,
à ce qui se manifeste dans le champ du sensible, constitue, dans
la méthode même - laisser parler l'expérience afin
qu'elle révèle sa structure propre -, la caution d'un
regard dégagé des présupposés de la
métaphysique et de la théologie. En témoigne le
remaniement profond, opéré par la
phénoménologie, des questions de monde, de comportement,
de temps, de subjectivité... L'animalité s'en trouve de
part en part repensée : car il ne s'agit plus, comme c'est le
cas pour la métaphysique, de déduire le concept
d'animalité d'une essence de l'homme, mais d'appréhender
l'animal pour lui-même, à la fois dans sa
singularité et sa proximité ontologique avec l'homme,
loin de l'anthropomorphisme comme du réductionnisme. Dire que
l'animal est bien une autre existence ne constitue aucunement, comme
prend soin de le noter Merleau-Ponty dans La Structure du comportement
(1942), un retour aux thèses vitaliste, animiste ou encore
à celle de l'âme des bêtes. La
phénoménologie regarde l'animal comme un sujet dans un
monde, et son comportement comme une relation dialectique avec
l'environnement.
La question du comportement est au cœur du
débat ; c'est d'elle que dépend la reconnaissance ou non
d'une relation au monde. Hésiter, renoncer,
persévérer, inventer... sont autant de traits qui
relèvent de l'intention, mettent en scène un sujet en
avant de lui-même pris dans une structure signifiante. Ce qui
constitue à proprement parler un comportement est cette
projection et ce devancement constant qui créent une relation
entre soi et l'entourage, observable chez les animaux les plus humbles,
même s'il convient d'opérer des distinctions entre les
mondes animaux. Aussi Merleau-Ponty, dans La Structure du comportement,
caractérise-t-il celui-ci comme une forme signifiante qui
conduit nécessairement à s'inscrire en faux contre le
béhaviorisme. Dans une contribution intitulée « La
„Psychiatrie animale« et les troubles du comportement chez les
animaux » (Psychiatrie animale, Henry Brion et Henry Ey dir.,
1964), Georges Lanteri-Laura estime que les normes comportementales
sont à comprendre comme « les mœurs coutumières
» de l'espèce en question. Cela signifie qu'il n'y a ni
indétermination absolue ni uniformité du comportement,
mais qu'il est lourd de la complexité toujours renouvelée
propre à la relation dialectique entretenue avec l'entourage et
des possibilités d'action que la structure de son organisme
offre à l'animal.
De son côté, Jakob von Uexküll
élabore, dans Mondes animaux et monde humain (1934, trad.
franç. 1956), le concept d'Umwelt : ce monde environnant est en
même temps un monde propre à chaque espèce. La
distinction entre les animaux dits supérieurs et ceux dits
inférieurs permet d'affiner la compréhension de cette
notion : les premiers sont dotés d'un organisme qui leur offre
la possibilité d'intérioriser leur monde extérieur
(Uexküll nomme cette reproduction le Gegenwelt, « monde
opposé » ou « monde réplique »). Ce
monde intériorisé comprend à son tour un Merkwelt
(« monde de la perception », ou encore « monde
caractéristique ») et un Wirkwelt (« monde de
l'action », ou « monde agi »). Par ailleurs, chaque
Umwelt possède une temporalité propre, un Merkzeit. En
revanche, le monde des animaux inférieurs, comme l'oursin, a
pour caractéristique de ne laisser entrer en lui que les
éléments vitaux. Ces animaux forment avec leur monde une
cohésion telle que l'on peut parler d'ensemble fermé. La
structure de monde propre aux animaux dits supérieurs indique un
degré de perception élaboré et un entourage riche
d'objets autres que ceux nécessaires aux échanges
biologiques : l'air n'est pas seulement pour eux
l'élément qui permet de respirer, l'eau de se
désaltérer, la chaleur du soleil de synthétiser la
vitamine D... D'autres types de relations (de jeu, de plaisir) existent
avec ces éléments, et il semble bien que pour l'animal
aussi il y ait des paysages et non un simple environnement
constitué d'objets seulement utiles à la survie. Il
existe, pour les animaux aussi, des choses désirables et qui ne
servent à rien.
Élève de Jakob von Uexküll,
Frederik Buytendijk, auteur de plusieurs essais de psychologie animale
et de psychologie comparée parus en Allemagne durant la
première moitié du XXe siècle, choisit la
démarche phénoménologique pour étudier les
relations que l'animal entretient avec ce qui l'entoure. Rejetant les
situations expérimentales et les modèles
mécanistes, il montre par exemple que l'on ne peut parler
d'habitat animal sans faire intervenir une Stimmung (terme allemand
généralement traduit par « disposition affective
»), un sentiment de sécurité par exemple. Cette
notion désigne « l'état affectif
général dans lequel nous nous trouvons dans notre monde
» ; une telle définition souligne la teneur psychologique
qui la caractérise (L'Homme et l'animal. Essai de psychologie
comparée, 1958, trad. franç. 1965). L'apport
décisif des recherches d'éthologie et de psychologie
phénoménologiques (Erwin Straus, Jakob von Uexküll,
Frederik Buytendijk, notamment) ne saurait être
négligé par quiconque entreprend une réflexion
philosophique sur l'animalité, mais aussi par les chercheurs des
sciences du comportement animal, que celles-ci s'apparentent à
l'éthologie ou à des approches plus positives
(neurosciences, physiologie du comportement...).
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phénoménologique, éditions de l'université
de Bruxelles, Bruxelles, 1991.
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Autres
textes
de philosophes classiques et récents sur la question du rapport
d'opposition artificielle entre l'animal humain
et les animaux
non-humains[1] :
[1]
Jacques Derrida écrivait : "Il s’agit de ce qu’on appelle, d’un
singulier général qui m’a toujours choqué, l’Animal. Comme s’il n’y en avait qu’un."
in "La langue de l'étranger",
Le Monde Diplomatique, Janvier 2002.
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