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"La
nouvelle renaissance"
"Gorbatchev
n’a pas créé le changement des mentalités ; les
mentalités changées ont créé
Gorbatchev." (Daniel Quinn)
Discours
de Daniel Quinn
(mars 2002)
Auteur
de “
Ishmaël ” et de
“ Professeur
cherchant élève désirant sauver le monde ”
(ed
J’ai lu),
(source: www.ishmael.com)
Traduction
de
Geneviève Lebouteux, novembre 2002
Daniel
Quinn parle de ce texte
comme étant “une
expression concise du message de base de tous mes livres ”
"En 1995, j’ai été invité par une
école d’Albuquerque (Nouveau Mexique) qui avait choisi
d’étudier "Ishmaël"[1] comme
livre de l’année. On m’a demandé de rencontrer un groupe
de professionnels de
santé de haut niveau, les responsables de départements du
“ Presbyterian Health
Care Services ” qui fonctionne comme un système régional
d’hospitalisation. J’ai
accepté l’invitation mais je me demandais bien ce que je
pourrais leur dire qui
relève de leurs problématiques professionnelles. Je ne
connais rien aux
hôpitaux, ni aux systèmes de santé, ni aux
professions médicales. Je ne regarde
même pas “ Urgences ”.
Quand je
m’assis avec eux – une vingtaine d’hommes et de femmes – j’ai
réalisé qu’ils
avaient été profondément remués par mon
livre. Mais aucun d’entre eux ne
pouvait vraiment expliquer pourquoi ce que disait ce livre était
pertinent pour
eux, dans leur activité professionnelle. Je pense que ce qui est
vraiment
ressorti de cet échange était que la lecture
d’Ishmaël les avait
changés, eux,
simplement en tant qu’êtres humains, et qu’ils essayaient
d’imaginer comment ce
changement pourrait ou devrait les transformer en tant que
professionnels de la
santé.
J’ai peur de n’avoir pas été de grand
secours mais je crois que je ne
dois pas m’en excuser. Je n’avais aucun moyen de connaître en
quoi leurs vies
professionnelles avaient besoin d’être changées ; ils
étaient les seuls à
pouvoir le savoir.
J’ai eu une expérience similaire
un an plus
tard quand on m’a
demandé de parler à la conférence annuelle des
cadres de la branche conception
et production des revêtements de sols d’espaces commerciaux. Ne
riez pas. C’est
une industrie qui brasse des milliards de dollars – et une industrie
qui était
à cette époque terriblement polluante,
énormément consommatrice d’espace,
totalement dépendante et extrêmement gaspilleuse de
ressources non
renouvelables (surtout de pétrole).
Eux aussi avaient été
profondément
transformés par mon livre, mais la comparaison entre les deux
groupes s’arrête
là. Ces personnes n’avaient aucun doute sur la façon de
traduire ces
changements personnels en changements dans leur vie professionnelle.
Heureusement car bien sûr je n’aurais pu leur être d’aucune
utilité. Ils
savaient ce qu’ils devaient changer et ils avaient déjà
mis en place une longue
série d’objectifs qui avaient non seulement transformé
leur industrie mais
obligé des industries proches à changer également.
Pour maintenir sa position
dans cette industrie, des géants comme DuPont ont
été littéralement forcés à
commencer à réfléchir d’une façon
différente, eux aussi.
Si on m’avait demandé de m’adresser
à un groupe de conseillers en investissements ou à des
ingénieurs chimistes ou
à des cadres d’une compagnie d’aviation – et je n’aurais exclu
aucun d’entre
eux – cela aurait été la même chose. Ma tâche
n’aurait pas été de leur dire
quels changements ils ont à faire dans leur vies
professionnelles, parce que je
ne connais rien aux investissements, ni au métier
d’ingénieur chimiste, ni au
management d’une compagnie d’aviation.
Avec chaque groupe, peu importe l’objectif
ou la profession qui le
fédère, ma tâche est la même : renvoyer les
gens chez eux avec une nouvelle
façon de voir, plus profonde, concernant le problème qui
nous rassemble TOUS,
tous les humains, quelque soit nos activités – et ce
problème est rien moins
que la survie de notre espèce.
Les gens me demandent souvent si
j’ai quelque espoir pour notre survie. Ce qu’ils veulent vraiment
savoir, bien
sûr, c’est si je peux leur donner, à eux, quelques raisons
d’espérer.
J’ai de l’espoir, parce que je suis
certain que quelque chose d’extraordinaire va se produire à
votre époque – dans
la vie de ceux d’entre vous qui ont une trentaine ou une quarantaine
d’années
de moins que moi. Je parle de quelque chose de beaucoup plus
extraordinaire que
ce qui s’est produit dans MON époque, qui inclut la naissance de
la télévision,
l’éclatement de l’atome, le voyage dans l’espace et la
communication globale,
instantanée via internet. Je parle de quelque chose de VRAIMENT
extraordinaire.
Au cours de votre époque, les
individus de notre culture vont imaginer comment vivre de façon
soutenable sur cette
planète – ou ils ne le feront pas. De toutes les façons,
ce sera certainement
extraordinaire. Si ils imaginent comment vivre d’une façon
soutenable ici,
alors l’humanité pourra voir quelque chose qu’elle ne peut pas
voir
actuellement : un futur qui se déploie en un futur non
limité. Si ils ne
l’imaginent pas, alors j’ai peur que l’espèce humaine prenne sa
place parmi les
espèces en voie de disparition, celles que nous poussons
à l’extinction, ici,
chaque jour – il y en a 200 – chaque jour.
Vous n’avez pas besoin d’être
polytechnicien pour comprendre la situation. Les professionnels qui
prévoient
la croissance démographique sont d’accord pour dire que la
population humaine
va croître jusqu’à dix milliards à la fin de ce
siècle. Ce ne sont pas les pessimistes
qui l’affirment. C’est une estimation très prudente,
récemment reprise par les
Nations Unies. Malheureusement, la plupart des gens qui font ces
prévisions ont
l’air de penser que c’est supportable et sans problème.
Voici pourquoi ça ne l’est pas.
C’est évident que cela coûte
beaucoup d’argent et d’énergie de produire toute la nourriture
dont nous avons
besoin pour maintenir notre population à six milliards. Mais il
y a un coût
additionnel, caché, qui doit être compté en “
formes de vie ”. De façon globale,
pour maintenir la biomasse que nous représentons à six
milliards d’individus,
nous devons dévorer 200 espèces par jour – en plus de
toute la nourriture que
nous produisons d’une façon ordinaire. Nous avons besoin de ces
200 espèces
pour maintenir cette biomasse, la biomasse qui est en nous. Et quand
nous avons
avalé ces 200 espèces, elles sont parties. Eteintes.
Disparues à jamais.
En d’autres termes, maintenir une
population à six milliards d’individus
coûte au monde 200 espèces par jour. Si c’était
quelque chose qui pourrait
s’arrêter la semaine prochaine ou le mois prochain, ça
pourrait aller. Mais
malheureusement ce n’est pas le cas. C’est quelque chose qui va se
produire
chaque jour, jour après jour après jour – et c’est ce qui
le rend non soutenable,
par définition. Cette forme de destruction cataclysmique ne peut
pas être
soutenable.
L’extraordinaire qui va se produire dans
les deux ou trois prochaines
décennies ce n’est pas que la race humaine va s’éteindre.
L’extraordinaire qui
va se produire dans les deux ou trois prochaines décennies c’est
qu’une grande
seconde renaissance va arriver. Une grande et stupéfiante
renaissance.
Rien moins que ce qui va nous sauver.
La première Renaissance, celle dont
on vous parle dans les livres
d’histoire, a été comprise comme la renaissance de la
conscience et de la
sensibilité classique. Cela pouvait difficilement être
compris à l’époque comme
ce que cela fut en réalité : le début d’une
ère historique entièrement
nouvelle.
Des idées médiévales
fondamentales ont été abandonnées à la
Renaissance, mais elles n’ont pas été remplacées
par des idées qui auraient eu
du sens auprès des penseurs traditionnels. Au contraire, elles
ont été
remplacées par des idées entièrement nouvelles –
des idées qui n’auraient eu
AUCUN sens pour les penseurs du Moyen-Age. C’étaient des
idées qui avaient un
sens pour nous. En fait, ces idées ont toujours du sens pour
nous.
La Renaissance (et en fait aussi le monde moderne) s’est
produite
parce que durant les 14e, 15e et 16e siècles, les idées
complexes et
interdépendantes du Moyen-Age ont rencontré un
défi. La pièce majeure de la
complexité de la situation avait trait aux moyens pour
accroître les
connaissances. Pendant le Moyen-Age, on croyait que la raison et
l’autorité étaient
les moyens principaux d’acquisition de connaissances. Par exemple, cela
paraissait tout à fait raisonnable de supposer que la Terre
était un objet
stationnaire autour duquel le reste de l’univers tournait.
C’était raisonnable – et cela avait été
affirmé par une autorité
reconnue, le grand astronome du 2e siècle,
Ptolémée. De même, il semblait tout
à fait raisonnable de supposer que les objets lourds tombaient
sur la terre
plus vite que les objets légers – et cela avait
été affirmé par une autre autorité
reconnue, le génial mathématicien Aristote.
Mais pendant la Renaissance, la raison et l’autorité
ont été
renversées en tant que voies du savoir et remplacées par…
l’observation et
l’expérimentation. Sans ce changement, la science que nous
connaissons
aujourd’hui n’aurait jamais vu le jour et la révolution
industrielle n’aurait
pas eu lieu.
Au Moyen-Age, on était certain que
notre relation avec Dieu était une affaire collective et que
seule l’Eglise
Catholique Romaine avait le pouvoir de la négocier. Pendant la
Renaissance,
cette façon de voir a été concurrencée par
une toute nouvelle vision des
choses, dans laquelle notre relation avec Dieu était une
histoire individuelle
que chacun de nous pouvait négocier avec Dieu,
indépendamment. Dans cette nouvelle
façon de voir sont nées le culte et la sanctification de
l’individu que nous
considérons comme normales de nos jours. Nous nous
considérons tous comme
valables individuellement et potentiellement fantastiquement puissants
– d’une
façon qui aurait estomaqué les gens du Moyen-Age.
Pendant le Moyen-Age, on croyait que l’univers avait
été créé
comme un objet fini, seulement quelques milliers d’années plus
tôt. Il était
fixe, fini et aussi bien connu qu’il était nécessaire. A
la Renaissance, au
contraire, on a commencé à percevoir l’univers d’une tout
autre façon :
dynamique, infini, et largement inconnu. C’est ce changement dans les
pensées
qui a amené non seulement la grande période des
explorations mais aussi la
grande ère des investigations scientifiques qui a suivi et qui
se poursuit
aujourd’hui.
Tout cela paraît évident de nos jours.
Objectivement, le Moyen-Age
ne pouvait pas durer éternellement. Evidemment, les choses
devaient changer.
Mais cela n’était pas du tout évident pour les gens du
Moyen-Age. Pour eux, les
façons médiévales de penser et de vivre dureraient
toujours.
Nous pensons exactement la même chose.
Comme les gens du Moyen-Age, nous sommes absolument certains
que
les gens vont continuer à penser de la façon dont ils
pensent pour toujours, et
que les gens vont toujours continuer à vivre de la même
façon.
Au Moyen-Age les gens pensaient de cette façon parce
que cela leur
paraissait impossible que l’on puisse penser d’une autre façon.
De quelle autre
façon les gens peuvent-ils penser à part de la
façon dont ils pensent ? Pour
eux, l’histoire de la pensée est arrivée à son
terme avec eux. Bien sûr, cela
nous fait sourire – mais, en fait, nous pensons exactement la
même chose. Nous
aussi nous croyons que l’histoire de la pensée s’est
achevée avec nous.
Et bien, nous ferions mieux d’espérer que nous nous
trompons sur
ce point, parce que si l’histoire de la pensée s’est
achevée avec nous, nous
sommes condamnés.
S’il reste des gens dans 200 ans, ils ne vivront pas de la
façon
qui est la nôtre aujourd’hui. Je peux le prédire avec
confiance parce que si
les gens continuent à vivre de notre façon, il n’y aura
plus aucun humain ici
dans 200 ans.
Mais que pouvons nous réellement changer à
notre façon de penser ?
Cela nous paraît évident que tout ce que nous pensons est
exactement ce que
nous devons penser.
Les gens du Moyen-Age pensaient exactement la même
chose.
Même si plusieurs idées fondamentales du
Moyen-Age ont disparu
pendant la Renaissance, toutes les idées fondamentales n’ont pas
disparu. L’une
de celles qui sont restées – et elle reste encore aujourd’hui –
est l’idée que
les humains sont fondamentalement et irrévocablement
défectueux. Nous regardons
le monde autour de nous et nous trouvons que les tortues ne sont pas
défectueuses,
que les coqs ne sont pas défectueux, que les jonquilles ne sont
pas
défectueuses, que les moustiques ne sont pas défectueux,
que les saumons ne
sont pas défectueux – en fait, aucune des innombrables
espèces dans le monde
n’est défectueuse, à part nous. Cela n’a pas de sens,
mais cette idée a
brillamment passé les tests médiévaux de
connaissance. Elle est raisonnable –
et elle est certainement affirmée par l’autorité. C’est
raisonnable parce que
cela nous fournit une excuse dont nous avons terriblement besoin. Nous
sommes
en train de détruire le monde – de le dévorer vivant –
mais ce n’est pas de
notre faute. C’est la faute à la nature humaine. Nous sommes
simplement mal
faits, alors à quoi d’autre pouvons-nous nous attendre ?
Une autre idée fondamentale qui a survécu au
Moyen-Age est celle
selon laquelle nous vivons de la façon dont nous sommes
censés vivre. Et bien,
mon Dieu, c’est tellement évident que nous n’avons même
pas besoin de le dire.
Nous vivons de la façon dont les humains sont censés
vivre depuis le
commencement des temps. Le fait que nous ayons commencé à
vivre de cette façon
seulement très récemment n’a rien à voir. En fait,
cela nous a pris trois
millions d’années pour y parvenir. Cela ne change rien au fait
qu’il s’agit de
la façon dont nous sommes censés vivre depuis le
commencement des temps. Et le
fait que cette manière de vivre rend le monde inhabitable pour
notre propre
espèce, cela non plus n’a rien à voir. Même si nous
détruisons le monde et
nous-mêmes avec, notre façon de vivre est toujours celle
que nous sommes censés
vivre depuis le commencement des temps.
En fait, ces deux survivances médiévales sont
relativement
bénignes. Stupides mais inoffensives. Une autre idée
survivante est par contre
absolument ni bénigne ni inoffensive. Loin d’être
bénigne ou inoffensive, c’est
l’idée la plus dangereuse de l’existence. Et non seulement c’est
l’idée la plus
dangereuse de l’existence, c’est aussi la chose la plus dangereuse de
l’existence – plus dangereuse que tous nos armements nucléaires,
plus
dangereuse que la guerre biologique, plus dangereuse que tous les
polluants que
nous envoyons dans l’air, dans l’eau et sur la terre.
Apparemment, elle a l’air plutôt inoffensive. Vous
pouvez
l’entendre et dire : “ Ah bon, c’est tout ? ” Elle est plutôt
simple aussi. La
voici : “ Les humains appartiennent à un ordre de l’existant qui
est séparé du
reste du monde vivant ”. Il y a nous et puis il y a la nature. Il y a
les
humains et puis il y a l’environnement des humains.
Je suis sûr que c’est difficile de croire que quelque
chose qui
semble si innocent à entendre puisse être quelque peu
dangereux et encore plus
difficile de croire que cela puisse être aussi dangereux que je
l’ai affirmé.
Comme je l’ai dit, il est aujourd’hui prouvé que de
très nombreuses
espèces disparaissent -200 chaque jour - du fait de notre impact
sur le monde.
Les gens accueillent cette effroyable information très
calmement. Ils ne
hurlent pas. Ils ne tombent pas en syncope. Ils ne voient pas de quoi
s’exciter
là-dessus parce qu’ils croient fermement que les humains
appartiennent à un
ordre de l’existant qui est séparé du reste du monde
vivant. Ils y croient
aussi fermement au XXIe siècle qu’ils y croyaient au Xe
siècle.
Et bien, 200 espèces disparaissent chaque jour. Ce
n’est pas un
problème, parce que ces espèces sont quelque part,
ailleurs. Ces 200 espèces ne
sont pas ici. Elles ne sont pas nous. Elles n’ont rien à voir
avec nous, parce
que les humains appartiennent à un ordre de l’existant qui est
séparé du reste
du monde vivant.
Ces 200 espèces sont quelque part dans
l’environnement. Bien sûr,
c’est dommage pour l’environnement si elles disparaissent, mais cela
n’a rien à
voir avec nous. L’environnement est ailleurs, souffrant, pendant que
nous, nous
sommes ici, sains et saufs. Bien sûr, nous devrions essayer de
prendre soin de
l’environnement, et c’est désolant, ces 200 extinctions – mais
cela n’a rien à
voir avec nous.
Mesdames et Messieurs, si les gens continuent à penser
de cette
façon, l’humanité va s’éteindre. Voilà
à quel point cette idée est dangereuse.
Voilà pourquoi.
Ces 200 espèces… pourquoi au fond disparaissent-elles
? Est-ce
seulement parce qu’elles se retrouvent sans air ou sans eau ou sans
espace ou
sans je ne sais quoi ? Non, ces 200 espèces disparaissent parce
qu’elles
possèdent quelque chose dont nous avons besoin. Nous avons
besoin de leur
biomasse. Nous avons besoin de la matière vivante dont elles
sont faites. Nous
avons besoin de leur biomasse afin de maintenir notre biomasse.
Voilà comment
ça fonctionne. Allez au Brésil, procurez-vous un grosse
part de forêt humide et
coupez ou brûlez tout ce qui s’y trouve. Maintenant amenez un
troupeau de
vaches pour paître à cet endroit. Ou plantez des patates
ou des ananas ou des
haricots rouges. Toute la biomasse qui existait
précédemment sous la forme
d’oiseaux, d’insectes et de mammifères qui vivaient dans cette
partie de forêt
humide est maintenant transformée en vaches, patates, ananas ou
haricots rouges
– c’est-à-dire en nourriture pour nous.
Nous avons besoin de faire disparaître ces 200
espèces chaque jour
pour maintenir la biomasse de six milliards d’individus. Ce n’est pas
un
accident. Ce n’est pas un peu de négligence de notre part. De
façon à maintenir
notre population de six milliards (et surtout le niveau de vie de 15 %
d’entre
eux, NDLT), nous avons besoin de la biomasse de 200 espèces
chaque jour. Nous
sommes littéralement en train de transformer ces 200
espèces en chair humaine.
Mais beaucoup trop de gens - la plupart je crains – ont
tendance à
penser “ Et bien, quoi ? Les humains appartiennent à un ordre de
l’existant qui
est séparé du reste du monde vivant. A partir du moment
où nous sommes séparés,
nous nous en fichons de savoir combien d’espèces nous
détruisons – et puisque
de toutes façons, nous leur sommes supérieurs, en fait,
nous faisons évoluer le
monde en les éliminant ! ”
Nous sommes comme des gens qui habitent en haut d’un grand
immeuble de briques. Tous les jours, nous avons besoin de 200 briques
pour
maintenir nos murs, alors nous descendons l’escalier nous retirons 200
briques
des murs d’en dessous et nous les montons en haut pour notre propre
usage. Tous
les jours… Tous les jours nous descendons et prenons 200 briques des
murs qui
tiennent l’immeuble dans lequel nous vivons. Soixante-dix mille briques
chaque
année, année après année après
année.
J’espère que c’est évident que ce n’est pas
là une attitude
soutenable pour maintenir un immeuble de briques. Un jour, tôt ou
tard, il va
s’effondrer, et alors l’appartement du haut dégringolera avec
tout le reste.
Faire disparaître 200 espèces chaque jour est de
même une façon
non soutenable de maintenir la communauté du vivant. Même
si nous sommes dans
un certain sens en haut de cette communauté, un jour, tôt
ou tard, elle va s’écrouler
et quand cela arrivera, le fait d’être en haut ne nous aidera
pas. Nous
dégringolerons avec tout le reste.
Ce serait différent, bien sûr, si ces 200
extinctions par jour
n’étaient que quelque chose de temporaire. Ce n’est pas le cas.
Et la raison
pour laquelle ça ne l’est pas est que, aussi malins que nous
soyons, nous ne
pouvons pas augmenter la quantité de biomasse existant sur cette
planète. Nous
ne pouvons pas augmenter la quantité de terre et d’eau qui
supportent la vie,
et nous ne pouvons pas augmenter la quantité de lumière
du soleil qui tombe sur
cette terre et cette eau. Nous pouvons diminuer la quantité de
biomasse
existant sur la planète (par exemple en rendant la terre
stérile ou en
empoisonnant l’eau), mais nous ne pouvons pas l’accroître.
Tout ce que nous pouvons faire c’est de transférer
cette biomasse
d’un groupe d’espèces à un autre – et c’est ce que nous
faisons. Nous
transférons systématiquement la biomasse des
espèces qui nous importent peu à celle
des espèces qui nous importent : vaches, poulets, maïs,
haricots, tomates, etc.
Nous sommes en train de détruire systématiquement la
biodiversité du monde
vivant pour nous entretenir, autrement dit, nous sommes en train de
détruire
systématiquement l’infrastructure qui nous maintient en vie.
Les prévisions les plus sérieuses annoncent que
notre population
va atteindre 10 milliards d’individus avant la fin de ce siècle
– et les gens
accueillent cette information à vous faire dresser les cheveux
sur la tête,
très calmement. Personne ne hurle. Personne ne
s’évanouit. Les gens sont aussi
peu troublés par cette population qui s’accroît comme des
champignons que par
ces 200 extinctions d’espèces quotidiennes. Il n’y a pas de quoi
s’énerver
parce qu’ils croient fermement que les humains appartiennent à
un ordre de
l’existant qui est séparé du reste du monde vivant. Ils
ne voient pas que la
vitesse des extinctions va s’accroître en lien avec
l’accroissement de notre
population – et probablement de façon exponentielle. Cela parce
que lorsque nous
faisons disparaître une espèce, nous ne gagnons pas 100 %
de sa biomasse. Une
grande partie de cette biomasse est simplement perdue, contribuant
à la
désertification de la planète. Au milieu du
siècle, si notre population a
effectivement atteint 10 milliards, alors le nombre d’extinctions sera
de mille
ou dix mille par jour (le nombre est pour l’instant incalculable).
S’il reste des humains sur terre
dans 200 ans, ils sauront que l’humanité n’appartient pas
à un ordre de
l’existant séparé du reste du monde vivant. Ils le
sauront d’une façon aussi
certaine que nous savons que la Terre tourne autour du soleil. Je peux
le
prédire avec confiance, parce que si les gens continuaient
à penser que nous
appartenons à un ordre de l’existant séparé, alors
il n’y aurait plus d’humains
sur terre dans 200 ans.
Ce que beaucoup souhaitent que je
fasse (et ce que moi-même j’aimerais pouvoir faire) c’est de
décrire comment
les gens vivront sur terre dans 200 ans – s’il y en a toujours. Tout ce
que je
peux vous dire c’est comment ils ne vivront pas : ils ne vivrons pas
comme nous
vivons. Pourquoi ne puis-je vous dire de quelle façon ils
vivront ? la réponse
: parce que personne ne peut vous le dire.
Vous pouvez le comprendre en
replaçant cette question au Moyen-Age. Vous pouviez très
bien avoir été capable
de convaincre Roger Bacon que les gens vivraient différemment
300 ans plus tard
mais qui aurait pu prédire l’âge des découvertes,
la rébellion contre
l’oppression féodale, la révolution industrielle,
l’émergence du pouvoir de la
bourgeoisie capitaliste, etc. ? S’attendre à de telles choses
aurait été
absurde.
On pourrait dire que si le
Moyen-Age avait été capable de prédire la
Renaissance, alors il aurait été la
Renaissance.
L’évolution de la société est
chaotique, de façon inhérente – ce qui est une autre
façon de dire qu’elle est
non prédictible, de façon inhérente. Cela est
vrai, même dans des périodes
relativement stables. Considérez le fait que tous les bureaux
d’études du monde
ont été surpris par l’effondrement de l’Union
Soviétique qui, les jours
précédents, était aussi stable que la Grande
Bretagne ou les Etats-Unis.
Et si l’évolution de la société est
chaotique, même dans les
périodes stables, alors elle le deviendra encore plus dans les
temps à venir,
quand les gens vont soit commencer à voir les choses
différemment, soit
commencer à disparaître.
Bien sûr, je comprends pourquoi les gens veulent avoir
une
description de la vie soutenable du futur. Ils pensent que cela leur
permettrait d’adopter ce mode de vie soutenable, maintenant,
aujourd’hui. Mais
les changements de société ne se font pas de cette
façon, les changements
technologiques non plus. Cela aurait été inutile de
montrer à Charles Babbage
un circuit imprimé ou de montrer à Thomas Edison un
transistor. Ils n’auraient
rien pu faire de ces choses à leur époque – et ils ne
pourraient rien faire
aujourd’hui de la description d’une vie dans cent ans. Le futur n’est
pas
quelque chose qui peut se planifier cent ans à l’avance – ou
même dix ans à
l’avance. Le Reich de mille ans d’Adolph Hitler n’a même pas
duré mille
semaines. Il n’y a jamais eu de plan pour le futur et il n’y en aura
jamais.
Néanmoins, je peux vous dire avec
une totale confiance que quelque chose d’extraordinaire va arriver dans
les
deux ou trois prochaines décades. Les gens de notre culture vont
découvrir
comment vivre de façon soutenable – ou ils ne le feront pas.
Dans les deux cas
de figure, cela va certainement être extraordinaire.
Le fait que je ne puisse pas
vous
donner plus d’indications pour le futur ne signifie pas que vous soyez
semblables à de petits morceaux de liège perdus,
livrés à la marée de
l’histoire. Chacun de vous est à peu près dans la
situation dans laquelle se
trouvait Galilée quand on lui a intimé l’ordre de la
fermer à propos de la
terre qui tourne autour du soleil. Pour les messieurs de l’inquisition
catholique romaine, le mouvement de la terre autour du soleil
était un mensonge
inique qu’ils devaient supprimer – et pouvaient supprimer. Mais quand
il a
quitté son procès, on a entendu Galilée murmurer “
de toutes façons, elle
tourne ! ”
Etonnamment, il est resté peu de
doutes sur le sujet. Le futur de l’humanité ne dépendait
pas du fait de
détruire l’image médiévale du système
solaire. Mais le futur de l’humanité
aujourd’hui dépend de la destruction de l’image mentale
médiévale de la
relation de l’humanité avec le monde vivant sur cette
planète.
Galilée ne savait pas que des gens
connaîtraient un jour les voyages dans l’espace, mais il savait
qu’ils
reconnaîtraient un jour que la terre tourne autour du soleil.
Nous ne savons
pas comment les gens vivront sur terre dans 200 ans, mais nous savons
que si
des humains sont encore vivants sur terre dans 200 ans, ils
reconnaîtront que
nous faisons partie de la communauté des vivants – et que nous
en sommes
parfaitement dépendants – tout comme les lézards, les
papillons, les requins,
les lombrics, les blaireaux et les bananiers.
Les gens ne veulent pas plus de la même chose.
Pourtant, assez
curieusement, quand ils me demandent ce qui sauvera le monde, ils
veulent
entendre plus de la même chose – quelque chose de familier,
quelque chose de
reconnaissable. Ils veulent entendre parler d’insurrection ou
d’anarchie ou de
lois plus sévères. Mais rien de tout cela ne nous sauvera
– je le regrette. Ce
que nous devons avoir (et rien de moins) c’est un monde entier plein de
gens
avec des mentalités changées. Des scientifiques avec des
mentalités changées,
des industriels avec des mentalités changées, des
instituteurs avec des
mentalités changées, des politiciens avec des
mentalités changées – même si ils
seront les derniers bien sûr. Voilà pourquoi nous ne
pouvons pas les attendre
ni attendre d’eux qu’ils nous guident vers une nouvelle ère.
Leurs mentalités
ne changeront pas avant que celles de leurs concitoyens ne changent.
Gorbatchev
n’a pas créé le changement des mentalités ; les
mentalités changées ont créé
Gorbatchev.
Changer les mentalités des gens est quelque chose que
nous pouvons
tous accomplir, où que nous soyons, qui que nous soyons, quel
que soit le type
de travail que nous faisons. Changer les mentalités peut ne pas
avoir l’air
d’un défi très dramatique ou très excitant, mais
c’est de ce défi que dépend le
futur de l’humanité.
C’est de ce
défi que dépend
votre futur."
[1] Note du Webmaster: Le
roman "Ishmael", très
intéressant de par l'explication qu'il donne des origines
historiques et du fonctionnement idéologico-mythique des
cultures de "Ceux-qui-prennent"
(c'est-à-dire en premier lieu nos
cultures anthropocentristes) a inspiré la réalisation
du film "Instinct" de
Jon Turteltaub, avec Anthony Hopkins et Cuba Gooding.
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