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DE LA CHASSE
A L'AMOUR
Marjolaine Jolicoeur

Photo © Jean Delacre
Je vis en milieu rural
dans de magnifiques montagnes
peuplées d'animaux sauvages. C'est un coin tout plein de
beauté et de
tranquilité. Excepté l'automne. Commence alors une saison
infernale,
incompréhensible, révoltante.
Tous
ceux qui osent s'aventurer en forêt pendant
que les chasseurs répondent à l'appel des bois, se font
harceler, animaux et
humains compris. Finies les marches avec les chiens, y'a
peut-être un tireur
fou embusqué, prêt à croire que vous êtes une
famille d'ours. Des agents de la
faune ont payé de leur vie pour la myopie de certains chasseurs.
Pour échapper
au carnage, aux disputes territoriales et aux beuveries sanglantes,
vaut mieux
rester à l'intérieur des maisons pendant que la montagne
rougit.
Que
faire
contre ces nemrods, disciples d'un archaïque tyran biblique,
patrouillant les
routes et les sentiers ? Je pourrais me mettre les bras en croix devant
les
orignaux, me coucher devant les véhicules tout-terrain, briser
le silence des
bois en poussant de longs hurlements d'avertissement aux bêtes
traquées :
"Attention, cachez-vous ! Malades de la fièvre du buck en vue!"
N'écoutant que mon courage, je pourrais aussi me faire
délatrice contre ce
qu'on appelle le braconnage mais qui est le hobby national des
chasseurs de la
région. C'est peut-être moi qui finirais la tête
empaillée sur le mur d'un
salon !
Les
non-chasseurs n'ont guère droit de parole pour dénoncer
ce sport
violent et destructeur. Toutes les décisions concernant les
animaux sont prises
par les chasseurs dont le puissant lobby manipule les lois
gouvernementales.
Ils ont leurs chroniques dans les médias., leurs
émissions largement diffusées.
Quand on s'indigne devant ces massacres carnassiers, très vite
on rencontre le
mépris. Les antis, tous des animalistes souffrant du Syndrome de
Bambi, des
extrémistes, des sentimentaux, au pire des hystériques.
Pourquoi tant
d'arrogance envers ceux qui n'espèrent que la paix
retrouvée ?
"Quand on
parle de la psychologie de la chasse, la notion de machisme surgit
très
rapidement." (Randall
Lockwood, psychologue)
Un
jour, alors que je
participais à une manifestation pacifique contre la chasse
injustifiée aux
coyotes, un chasseur en colère s'est approché de moi et
m'a dit : "Tu
mériterais qu'un soir ton mari te batte." Menace lourde
de sens.
Lors
de la
courageuse sortie de Madame Brigitte Bardot contre la chasse aux
phoques, il ne
fut guère question de ses convictions profondes et
sincères, mais plutôt de
sarcasmes la décrivant comme une ex-actrice
névrosée, une vieille peau ridée.
Qu'elle se mêle donc de ses affaires la Bardot !
Faire
une corrélation entre la
misogynie et la chasse dérange car elle implique une lutte de
pouvoir et de
domination incrustée dans tous les aspects de la vie. Là
où j'habite, les
histoires de chasseurs violents avec leurs femmes et leurs enfants sont
nombreuses. Un tel, alcoolique, parcourait le village avec son fusil de
chasse
afin de retrouver sa femme partie du foyer. Il arrêtait tout le
monde qu'il
croisait et, en caressant son arme, indiquait qu'il cherchait "sa
truie". Exemple extrême ? Peut-être. Mais tous les
corps policiers sont unanimes
: lors de la saison de la chasse, les délits reliés
à l'alcool augmentent. Et
par le fait même, la violence. Que cette violence s'adresse aux
femmes, aux
enfants ou aux animaux, elle se ressemble étrangement car ces
êtres sont très
souvent vus comme "inférieurs".
"La chasse est
devenue une affaire de vanité, une
activité sociale, une forme de sport collectif et de
mondanité. Aujourd'hui,
entre l'homme et la bête, il n'y a même plus de lutte. Le
chasseur tire, rate,
blesse ou tue. La supériorité technique est si grande
qu'il n'y a plus ni force
ni ruse à employer. Des rabatteurs viennent même pousser
à portée de fusil des
faisans et des perdreaux d'élevage. Dans bien des cas aussi, la
psychanalyse
aurait son mot à dire. L'usage d'une arme à feu
correspond à une revendication
de virilité; le fusil, c'est le pénis qui tue." (Philippe Diolé, auteur et
ancien chasseur)
La
chasse reste majoritairement une affaire d'hommes dans une
proportion de 93%. Nombre d'adolescents subissent une initiation virile
en
manipulant des armes et ce, dès l'âge de 12 ans. Ils ont
le droit de jouer avec
des armes dangereuses mais pas celui de s'acheter des cigarettes avant
l'âge de
18 ans. Tout un buzz que d'écouter du dead metal en tirant sur
un animal. Ça,
c'est devenir un vrai mâle !
Des bons gars en juillet, les chasseurs se
métamorphosent en serial killers en septembre. Pour justifier
leur passion
dévorante de tuer, ils invoquent la gestion de la faune, la conservation et
l'équilibre des écosystèmes. Le chasseur ne
tue plus, il prélève.
Le trappeur
fait de l'aménagement faunique
par le trappage humanitaire
sur des animaux
devenus des ressources renouvelables.
Des euphémismes pour endormir la
conscience. Dans leur délire, ces drôles d'écolos
croient que la faune tire un
avantage de leur folie meurtrière et que sans eux les animaux
mourraient de
faim ou qu'il y aurait une surpopulation. Sans la chasse, les coyotes
viendraient déjeuner sur nos balcons et les ours souper dans nos
salons.
Les
animaux sauvages contrôlent eux-mêmes leur population. Tous
les biologistes
sont d'accord sur ce point mais ils continuent tout de même
d'affirmer que la
chasse est primordiale à l'équilibre des espèces
animales. N'est-il pas
ironique de constater que selon la théorie de
l'évolution, les animaux habitèrent
la terre bien avant l'arrivée des humains. Ont-ils dû
attendre des millions
d'années pour connaître l'équilibre grâce aux
humains ? Les biologistes, les
chasseurs, les trappeurs et les instances gouvernementales
prétendent contrôler
les écosystèmes alors qu'ils n'en connaissent même
pas les complexes
mécanismes.
Certains chasseurs jurent que la chasse est une recherche de bonne
viande et que, contrairement aux autres carnivores, ils assument
pleinement le
fait qu'il faut tuer des animaux pour manger de leur chair. L'homme est
un
prédateur, disent-ils, et il doit tuer pour survivre. Les
magasins regorgent de
viande et la manipulation d'armes n'est pas nécessaire pour ceux
aimant le
steak. Les bouchers prennent-ils leur pied en tuant un cochon ? Si tous
ces
pieux prétextes étaient vraiment crédibles,
comment expliquer ces concours de
chasse où l'on décerne des prix pour le plus gros panache
ou pour la plus
lourde prise ? Pourquoi ces photos avec la bête abattue et l'arme
brandie dans
un grand sourire? Se fait-on photographier le pied sur un morceau de
tofu ?
La
vérité, c'est que les chasseurs aiment leurs armes de
pouvoir. Ils adorent
tirer et prouver leur soi- disante supériorité. Personne
n'y échappe : la
marmotte, le carouge à épaulettes, l'étourneau
sansonnet, le mainate bronzé, le
moineau domestique, le vacher à tête brune ne sont que des
cibles d'exercice,
justes bons à jeter aux ordures. La corneille nommée
"sorcière noire"
par les chasseurs finit rarement à la casserole.
Ce
plaisir pervers d'anéantir
se veut un art, un sport, une tradition et, pour certains chroniqueurs
de
chasse, presqu'une religion. Une religion d'intégristes
dangereux, oui. Les
chasseurs ont la prétention d'aimer les animaux, d'investir dans
leur
protection tel "Canards
Carnages Illimités", de sauver le cheptel
grâce à leurs activités sportives. À vrai dire, ces amants de la
Nature violent
l'intégrité du peuple animal.
"La chasse n'est pas un
sport. Un sport
implique une compétition entre deux participants ou deux
équipes bénificiant
des mêmes avantages, soumis aux mêmes règles, aux
mêmes risques et consentants.
Son but ultime est de favoriser l'épanouissement de chacun,
gagnants ou
perdants, il ne saurait en aucun cas comporter la notion de victime.
Les dés
sont pipés d'avance, la victoire et le plaisir toujours du
même côté. La seule
règle est de tuer, à une distance sécuritaire, un
être sans défense forcé de
subir le harcèlement et dont la seule chance possible est
d'échapper à ses
assaillants... jusqu'au prochain match. À la chasse, l'animal
n'est jamais sur
son terrain, il est en territoire occupé." (Marcel
Duquette, auteur de
"Feu sur la Chasse")
La
chasse implique une consommation effrénée
d'objets de toutes sortes. Habits de camouflage, bottes, pièges,
services de
guides, pourvoiries, permis, munitions et fusils alimentent un lucratif
marché.
Les marchands d'armes appuient évidemment la chasse, tout comme
ils appuient
les guerres.
Tout
le débat sur la réglementation des armes à feu
s'articule
autour des chasseurs. Alors que tous s'accordent à souhaiter un
resserrement
dans la réglementation, les chasseurs crient à
l'injustice, y voyant là une
négation de leur droit fondamental de porter des armes. En
septembre 1994, plus
de 10,000 d'entre eux ont convergé vers Ottawa pour grogner
contre tout projet
de loi concernant les armes. "Dès qu'on parle
d'armes à feu, les mâles
s'excitent et s'énervent."(Pierrette Venne,
députée bloquiste)
Au
Canada,
32,9% des homicides sont reliés aux armes à feu. Le
simple fait de posséder une
arme à la maison triple le
risque qu'il s'y produise un crime mortel et quintuple les
risques d'un suicide.
Les
chasseurs argumentent qu'on peut tuer
aussi avec un couteau ou un rouleau à pâte. Mais Marc
Lépine, chasseur de
pigeons dans sa jeunesse et déguisé en habit de chasse
lors de la tuerie de
Polytechnique, n'aurait pu tuer un aussi grand nombre de femmes avec un
couteau
à pain.
Aux États-Unis, la National Rifle Association
(NRA), une organisation
vieille de 124 ans et ayant des ramifications évidentes dans
notre pays, milite
elle aussi contre tout contrôle des armes à feu. Ses
membres, majoritairement
des chasseurs, comptent 3,5 millions d'individus et ses revenus annuels
en 1994
étaient de 148 millions de dollars. De plus en plus
associée à
l'extrême-droite, la NRA fustige le gouvernement
fédéral et s'inquiète qu'une
loi, quelle qu'elle soit, pour le contrôle des armes à
feu, amènera un
amendement à la Constitution américaine qui, selon eux,
accorde le droit
inviolable de porter des armes.
Cette doctrine que la violence protège contre
la violence a permis l'émergence de plusieurs groupements
extrémistes formés
d'hommes armés, prêts à prendre la maquis pour
défendre à bout portant leur
paranoïa. Une de ces milices fut même impliquée dans
le récent attentat
d'Oklahoma, tuant près de 300 personnes. Pour ces
inconditionnels des armes,
restreindre l'usage des armes à feu s'inscrit dans une vaste
conspiration où le
gouvernement fédéral américain démontre
plus de respect pour les ours et les
loups que pour les humains, dans sa tentative d'un "nouvel ordre
mondial". Dans ces milices de la peur, on retrouve des chrétiens
fondamentalistes qui croient eux aussi qu'ils devront prendre les armes
pour se
défendre contre les agents du gouvernement fédéral
lors de l'invasion des
États-Unis par l'ONU !
Ici au Canada, le débat sur le contrôle des armes à
feu
s'envenima par des échanges, des propos durs, des insultes,
voire des menaces.
Plusieurs députés en faveur d'un projet de loi pour ce
contrôle eurent droit à
des menaces de mort. Les chasseurs contestent particulièrement
l'enregistrement
obligatoire de chacune des sept millions d'armes à feu que l'on
estime
répandues à travers le Canada, incluant les fusils de
chasse. Pourquoi les
chasseurs freinent-ils la réglementation des armes à feu
? Pourquoi cet
attachement presque maladif à leurs guns ?
"La
non-violence et la lâcheté
s'excluent. J'imagine facilement un homme armé jusqu'aux dents
sans le moindre
courage. Le fait de posséder une arme implique une certaine
peur, pour ne pas
dire de la lâcheté." (Gandhi)
Pour
communier avec la Nature, nul besoin
d'un fusil. Certains se promènent en forêt armés,
en cas d'une rencontre avec
de mythiques et dangereux coyotes. Un chasseur armé et nerveux
est bien plus à
craindre qu'une meute de coyotes.
Nous
percevons tous la réalité selon des
croyances qui nous sont propres. Pour ma part, je choisis de me
créer une
réalité pacifique et non-violente. J'aspire à la
paix, à une coexistence
empreinte de respect pour toutes les formes de vie. Je salue et me
prosterne
devant le sacré de la vie animale. Je ne vois pas les animaux
sauvages comme
une menace, ni comme des ennemis. Vivre et laisser vivre. J'imagine
l'élimination complète, totale et définitive de
toutes les armes. On a bien le
droit de rêver un peu.
Vraiment, ces chasseurs justiciers de la gâchette me
surprennent. Au lieu de se geler les couilles aux petites heures du
matin, dans
des marais à canards, pourquoi ne pas rester chez-eux
près d'un feu à lire un
bon livre ? Ils pourraient aussi faire des safaris photos, de
l'observation
d'animaux sauvages et d'oiseaux, des marches vivifiantes ou du
vélo de
montagne. Et si au détour d'un feuillage ils ont la bonne
fortune de croiser le
regard d'un chevreuil, d'une perdrix, d'un ours ou d'un orignal, je
leur
souhaite une véritable communication avec le monde animal, une
conversion de la
conscience par l'amour, une mutation spirituelle. Ça ne leur
rapportera pas un
trophée, un panache ou un morceau de viande, mais quelque chose
de plus
profondément transformateur. Une illumination comme celle de
Saint-Hubert.

Photo
© Jean Delacre
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